Henri-Frédéric Amiel
1821-1881
Parmi les auteurs vers lesquels se
tourne régulièrement Palante, on trouve
l'écrivain suisse Henri Frédéric Amiel.
Quand on lit la description que l'on
trouve de ce dernier dans le dictionnaire Bordas de la
littérature française, on comprend mieux ce qui pouvait
retenir à la fois l'attention et la sympathie de palante
:
" Mal à l'aise dans son
métier d'enseignant, il en diagnostique lui-même les
raisons dans son journal : " manque
d'aisance, de grâce, de mesure, de prudence
d'esprit… " ; il lui arrive même
d'oublier ses cours ! De tempérament timide et
velléitaire, il souffre de l'incompréhension de son
entourage, n'entretient que des rapports formels avec ses
collègues, vit plutôt à l'écart de toute
société ". Cette
description pourrait tout aussi bien concerner palante.
Ce dernier, en parlant d'Amiel,
écrit ceci :
" Amiel perçoit en souffrance et
en angoisse le mystère de l'existence : " Je sens, comme Bouddha, tourner la grande Roue de
l'illusion universelle et, dans cette stupeur muette, il y a une
véritable angoisse. " Ce
pessimisme ne se mue pas en révolte ; Amiel ne dresse pas son
moi en face de l'Etre universel, ni en face de la
société. " Ayant entrevu
de bonne heure l'Absolu, dit-il, je n'ai pas eu l'effronterie
indiscrète de l'individualité (Journal intime). " - Et ailleurs : " L'énergique subjectivité qui s'affirme
avec foi en soi, qui ne craint pas d'être quelque chose de
particulier, de défini, sans avoir conscience ou honte de son
illusion subjective, m'est étrangère (Journal intime). " - Amiel a trop peu le sens de
l'individualité pour être véritablement
individualiste, au sens où nous prenons ce mot.
L'individualisme où il se réfugie n'est pas
l'individualisme révolté, asocial ou antisocial ; c'est
cet individualisme religieux qu'on appelle le mysticisme, par lequel
l'individu se retire en lui-même pour y trouver Dieu "
(Pessimisme et Individualisme, Folle-Avoine, 1999, page 74).
Pour ceux qui souhaitent
en savoir plus sur Amiel, nous vous invitons à vous rendre sur
le site qui lui est consacré en cliquant sur l'image suivante
:
CITATIONS
Quelques citations d'Amiel
glanées au fil des livres de Palante.
" Peut-être me suis déconsidéré en
m'émancipant de la considération? Il est probable que
j'ai déçu l'attente publique en me retirant à
l'écart par froissement intérieur. Je sais que le
monde, acharné à vous faire taire quand vous parlez, se
courrouce de votre silence quand il vous a ôté le
désir de la parole" ( La Sensibilité individualiste,
Folle-Avoine, 1990, page 17).
"Si, comme dit Pascal, à mesure qu'on est plus
développé, on trouve plus de différence entre
les hommes, on ne peut dire que l'instinct démocratique
développe beaucoup l'esprit, puisqu'il fait croire à
l'égalité des mérites en vertu de la similitude
des prétentions" (La S.I. page 19).
"Mon privilège, c'est d'assister au drame de ma vie, d'avoir
conscience de la tragi-comédie de ma propre destinée,
et plus que cela d'avoir le secret du tragi-comique,
c'est-à-dire de ne pouvoir prendre mes illusions au
sérieux, de me voir pour ainsi dire de la salle sur la
scène, d'outre-tombe dans l'existence, et de devoir feindre un
intérêt particulier pour mon rôle individuel,
tandis que je vis dans la confidence du poète qui se joue de
tous ces agents si importants, et qui sait tout ce qu'ils ne savent
pas. C'est une position bizarre, et qui devient cruelle quand la
douleur m'oblige à rentrer dans mon petit rôle, auquel
elle me lie authentiquement et m'avertit que je m'émancipe
trop en me croyant, après mes causeries avec le poète,
dispensé de reprendre mon modeste emploi de valet dans la
pièce. - Shakespeare a dû éprouver souvent ce
sentiment, et Hamlet, je crois, doit l'exprimer quelque part. C'est
une doppelgängerei tout allemande et qui explique le dégoût
de la vie réelle et la répugnance pour la vie publique
si communs aux penseurs de la Germanie. Il y a comme une
dégradation, une déchéance gnostique à
replier ses ailes et à rentrer dans sa coque grossière
de simple particulier" (La S.I. page 61 et 62).
" Chemin faisant, vu de nouvelles applications de ma loi d'ironie.
Chaque époque a deux aspirations contradictoires, qui se
repoussent logiquement et s'associent de fait. Ainsi, au
siècle dernier, le matérialisme philosophique
était partisan de la liberté. Maintenant les darwiniens
sont égalitaires, tandis que le darwinisme prouve le droit du
plus fort. L'absurde est le caractère de la vie ; les
êtres réels sont des contresens en action, des
paralogismes animés et ambulants. L'accord avec soi-même
serait la paix, le repos et peut-être l'immobilité. La
presque universalité des humains ne conçoit
l'activité et ne la pratique que sous la forme de la guerre,
guerre intérieure de la concurrence vitale, guerre
extérieure et sanglante des nations, guerre enfin avec
soi-même. La vie est donc un éternel combat, qui veut ce
qu'il ne veut pas et ne veut pas ce qu'il veut. De là ce que
j'appelle la loi d'ironie, c'est-à-dire la duperie
inconsciente, la réfutation de soi par soi-même, la
réalisation concrète de l'absurde " (La S.I. page 66).
" Le néant peut seul bien cacher l'infini " (La S.I. page 68).
" La raison pour laquelle l'ironie à perpétuité
nous repousse, c'est qu'elle manque de deux choses :
d'humanité et de sérieux. Elle est un orgueil,
puisqu'elle se met au-dessus des autres… Bref on traverse les livres
ironiques, on ne s'attache qu'à ceux où il y a du
pectus " (La S.I. page 70 et 71).
" Tous les partis visent également à l'absolutisme,
à l'omnipotence dictatoriale. Heureusement qu'ils sont
plusieurs et qu'on pourra les mettre aux prises " (La S.I. page 132).
" Consolation : l'égalitarisme compense le darwinisme comme un
loup tient en respect un autre loup. Mais tous deux sont
étrangers au devoir. L'égalitarisme affirme le droit de
n'être pas mangé par son prochain ; le darwinisme
constate le fait que les gros mangent les petits et ajoute : tant
mieux. Ni l'un ni l'autre ne connaissent l'amour, la
fraternité, la bonté, la pitié, la soumission
volontaire, le don de soi " (P. et I. page 91).