Stéphane Beau
2005
Préface de La Philosophie du Bovarysme, Jules de Gaultier
de Georges Palante, éditions du Sandre. Une première version de ce texte est parue sur
le site d'imago mundi
(2004).
Georges Palante est né le 20
novembre 1862 à Blangy-les-Arras, petite commune du
Pas-de-Calais entièrement détruite durant la
première guerre mondiale. Il est mort le 5 août 1925,
à Hillion près de Saint-Brieuc. Ses parents
étaient originaires de Liège.
Les informations manquent sur son
enfance car Palante a toujours été discret sur sa vie
privée. Garçon timide, il a poursuivi une
scolarité sans histoire, d'abord à Arras, puis au
Lycée Louis le Grand. Dans Les Grèves, Jean Grenier,
qui a été son ami, écrit que dans la maison de
ses parents " régnait la discorde ", et que " les vives
discussions étaient suivies de silences mortels et de
bouderies qui duraient des semaines ". Difficile de savoir ce que
Palante a retenu de cette enfance en demi-teinte enfance qui, sans
être véritablement heureuse, devait malgré tout
être assez éloignée des souffrances d'un Poil de
Carotte ou du jeune Bazin de Vipère au poing. Ce que l'on
sait, c'est que cet ardent pourfendeur de toutes les structures
sociales broyeuses d'individualité n'a quasiment rien
écrit sur la famille. Le seul texte qu'il consacre au sujet
(L'Esprit de famille et la morale familiale, Revue socialiste, 1901;
repris dans Combat pour l'Individu, 1904) se limite essentiellement
à une condamnation du mariage en tant qu'institution
bourgeoise et de la " Dame " en tant que garante de l'ordre social
établi.
Très tôt, Georges Palante
apprend qu'il souffre d'une maladie dégénérative
grave : l'acromégalie, maladie qui entraîne un
accroissement démesuré des extrémités du
corps (mains, pieds, etc.). Cette maladie invalidante ira en
s'aggravant tout au long de sa vie.
En 1883, jeune licencié, il
devient professeur de philosophie. Il se déplace alors de
villes en villes, au gré des mutations : Aurillac en 1885,
Châteauroux en 1886 (où il rencontre sa première
femme, Louise Genty), Saint-Brieuc en 1890, Valenciennes en 1893, La
Rochelle en 1894, Niort en 1896 et enfin, de nouveau Saint-Brieuc en
1898. C'est là qu'il finira sa carrière - et sa
vie.
L'œuvre écrite de Georges
Palante est assez peu volumineuse, non pas parce qu'il manquait
d'inspiration, mais parce qu'il n'avait pas pour habitude
d'écrire pour ne rien dire. Son sujet principal a
été la défense de l'individu contre toutes les
violences infligées par la vie en société. En
1893, il traduit de l'allemand La Question sociale est une question
morale de Théobald Ziegler. Ce livre lui ouvre probablement
les portes de revues prestigieuses telles que la Revue Philosophique
de la France et de l'Etranger, la Revue du Mercure de France, la
Revue Socialiste, La Plume ou la Revue Internationale de
Sociologie.
En 1899, il publie son premier article
: l'Esprit de corps. Deux ans plus tard, il fait paraître aux
éditions Alcan son Précis de Sociologie, ouvrage dans
lequel son attirance pour Nietzsche s'affirme clairement, et
où il prend ouvertement position contre Durkheim. En 1904, il
rassemble quinze articles qu'il publie sous le titre de Combat pour
l'Individu. Cinq ans plus tard, il recommence avec cinq nouveaux
articles qu'il réunis dans La Sensibilité
Individualiste.
Dans le courant de l'année 1912
il publie deux livres : La Philosophie du Bovarysme - Jules de
Gaultier, et Les Antinomies entre l'Individu et la
Société. Ce second volume reprend en
réalité le texte de la thèse qu'il avait
envisagé de présenter à la Sorbonne. Ses deux
directeurs de thèses, Célestin Bouglé et Gabriel
Séailles, lui avaient fait savoir, quelques mois plus
tôt, qu'ils refusaient définitivement son travail et
qu'ils ne l'autorisaient même pas à le soutenir. Avec du
recul, s'il apparaît clairement que les deux hommes ont
sanctionné Georges Palante pour la liberté de son ton,
il est également tout aussi clair que ce dernier n'a
guère fait d'efforts pour adapter son texte aux normes
institutionnelles. Alors, que penser de cet échec? L'a-t-il
voulu ? C'est plutôt l'hypothèse que retient Michel
Onfray (qui a été un des principaux artisans de sa
redécouverte). Plusieurs faits plaident dans ce sens. Le choix
des directeurs de thèse, d'abord. Comment Palante pouvait-il
espérer de Séailles, philosophe classique et bien
pensant (dont Jules Renard disait que, s'il ne savait pas un mot de
philosophie, c'était grâce à lui) qu'il puisse
entendre quelque chose au caractère sulfureux de sa
pensée ? Et Bouglé ! Comment pouvait-il escompter une
lecture conciliante de la part de ce proche de Durkheim qu'il avait
déjà attaqué à plusieurs reprises au
cours de ses écrits ?
Dans une lettre adressée
à Camille Pitollet - un de ses premiers biographes - Palante
laisse entendre qu'il a voulu tenter une expérience en
provoquant la Sorbonne et ses représentant et que le
résultat a été en cohérence avec ses
prévisions... Peut-être... Mais l'explication
apparaît trop simple. On ne travaille pas des années
durant (de 1907 à 1911) sur une thèse juste pour jouer
un tour à la Sorbonne. On peut supposer qu'au fond de lui
Palante espérait, sinon une forme de reconnaissance, au moins
une mise en débat plus positive de ses idées.
En 1914, Georges Palante fait
paraître le texte de sa thèse complémentaire
(Pessimisme et Individualisme) qu'il a préféré
retirer suite au rejet de sa thèse principale. A partir de
là, et mis à part une ou deux plaquettes de
circonstance, il ne publiera plus de livres. Les raisons de ce
silence - relatif - sont multiples. Bien sûr, il y a sa maladie
qui, les années passant, le fatigue de plus en plus. Mais il y
a surtout son travail de chroniqueur philosophique au sein du Mercure
de France qui lui prend beaucoup de temps et qui l'oblige à
lire un nombre impressionnant d'ouvrages, parfois sans grand
intérêt. Il ne faut toutefois pas se montrer trop
négatif vis-à-vis de cette tâche car c'est
également, de toute évidence, une activité qui
lui procure un véritable plaisir et où il peut
déployer pleinement son talent de polémiste. On
considère trop souvent ses chroniques philosophiques comme
étant secondaires, voire superflues, alors qu'elles
constituent peut-être une des parties les plus vivantes de son
œuvre.
C'est en janvier 1911 que Palante livre
sa première chronique au Mercure. Il prend ainsi la suite de
Jules de Gaultier qui a été le titulaire de cette
rubrique au cours des années précédentes. De
Gaultier a-t-il proposé la candidature de son confrère
et ami ? Nul ne le sait. Ce que l'on peut néanmoins affirmer
avec certitude, c'est qu'il l'a forcément soutenue. Les deux
hommes, en effet, se connaissent bien et ont déjà eu
l'occasion d'exprimer à plusieurs reprises leur admiration
mutuelle. Dans ce domaine, c'est Palante qui ouvre le bal en 1903 en
rendant compte du Bovarysme dans les colonnes du Mercure de France.
Jules de Gaultier lui rend la politesse l'année suivante avec
la recension du Combat pour l'Individu. Palante remet cela en 1905 au
sujet de Nietzsche et la Réforme philosophique (Revue
Philosophique) et de Gaultier enfonce le clou en 1909 en rendant
compte de La Sensibilité individualiste. Etc…
Toutefois, l'inventaire complet des
références faites par chacun des deux penseurs aux
écrits de l'autre trahit nettement un
déséquilibre : Palante cite beaucoup plus Jules de
Gaultier que ce dernier ne cite Palante. Dès le début,
en effet, les deux hommes ne s'envisagent pas sur un pied
d'égalité. C'est vrai qu'aux alentours de
l'année 1900, lorsque Palante commence à pointer le
bout de son nez dans le monde des lettres, Jules de Gaultier jouit
déjà d'une certaine célébrité. Ami
de Remy de Gourmont, il est l'auteur de nombreux articles
publiés dans des revues prestigieuses (la Revue
indépendante, la Revue Blanche, le Mercure de France, la Revue
de la France Moderne, etc…). C'est également un
spécialiste reconnu de Nietzsche dont il a été
un des premiers à analyser les œuvres. C'est également
le théoricien d'une notion déjà connue, mais
jamais hissée à un tel niveau de conceptualisation : le
bovarysme. C'est donc tout naturellement que, dès ses premiers
écrits, Palante chante les louanges de son illustre
aîné (plus âgé de quatre ans seulement) et
que Jules de Gaultier, flatté, se prend de sympathie pour ce
jeune philosophe aux idées peu orthodoxes.
Mais dès l'origine, les
dés sont pipés. Et lorsque bientôt, le " disciple
" choisit de se désolidariser du " maître ", le conflit
éclate.
C'est à la fin de l'année
1922 que les choses dégénèrent. Georges Palante
rend alors compte, dans une de ses chroniques, de La philosophie
officielle et la Philosophie, dernier livre en date de Jules de
Gaultier. Seulement, alors qu'il avait toujours parlé
favorablement des travaux de ce dernier, il se montre cette fois
dubitatif et peu enthousiaste, et il le dit. Jules de Gaultier, peu
habitué à ces manières, n'apprécie pas et
demande un droit de réponse. Palante répond à
cette réponse et Jules de Gaultier réplique de nouveau.
Le ton monte. Alfred Valette, le directeur de la revue, décide
de couper court à la polémique. Palante, vexé,
lui envoi sa démission, et les protagonistes poursuivent leur
querelle, qui glisse du débat philosophique à
l'échange d'injures, au sein des Belles Lettres.
Au final, Jules de Gaultier provoque
Palante en duel. Palante souhaite en découdre à coups
de pistolets mais c'est l'épée qui est retenue. On a
attribué ce choix à Jules de Gaultier mais Louis
Guilloux, dans une lettre à Camus émet,
l'hypothèse que ce sont plutôt les témoins de
Palante qui ont soutenu cette proposition sachant très bien
que, du fait de son handicap physique et de sa quasi
incapacité à se mouvoir normalement, leur " champion "
ne serait pas en mesure de relever le défi. Et effectivement,
confronté à l'impossible, Palante est obligé de
déclarer forfait et d'accepter un procès verbal
stipulant que les deux penseurs retirent leurs insultes respectives.
L'affaire se conclut d'une manière somme toute respectable,
mais Palante s'estime déshonoré. Quelle part accorder
à cette querelle et à son humiliante conclusion dans le
suicide final de Palante? Difficile à dire. Toujours est-il
que deux ans plus tard, le 5 août 1925, après avoir
régularisé par le mariage sa relation avec Louise
Pierre, sa concubine depuis plusieurs années, il se tire une
balle dans la tempe dans sa petite maison d'Hillion, en
Bretagne.
Bien plus tard, Jules de Gaultier
confiera à Louis Guilloux que, même s'il ne
s'était pas suicidé, les problèmes de
santé de Palante étaient devenus tellement important
que ce dernier était condamné et qu'il n'avait, de
toute manière, plus que quelques mois à vivre. Est-ce
exact ? Est-ce une hypothèse que Jules de Gaultier a
adoptée parce qu'elle l'arrangeait et qu'elle le
déchargeait de la responsabilité du geste tragique de
son ancien ami ? Le mystère demeurera probablement pour
toujours entier.
*
* *
Quelques mots, pour conclure, sur La
Philosophie du Bovarysme. Le texte en est paru pour la
première fois en 1909, dans la Revue des Idées.
L'article, agrémenté d'une photo de Jules de Gaultier
et d'un fac-similé, a été repris en volume en
1912 et publié aux éditions du Mercure de France dans
la collection Les Hommes et les Idées.
En 1924, alors que Georges Palante et
Jules de Gaultier s'insultent par plaquettes interposées
(Jules de Gaultier : Parménide ou M. Palante et les raisons de
Basile (Belles Lettres, 1923) ; Georges Palante : Une
polémique interrompue... ou le bovarysme : un bluff
philosophique (Belles Lettres, 1924) La Philosophie du Bovarysme
connaît une seconde édition. Curieusement, elle n'est
accompagnée d'aucune note stipulant que depuis la
première impression les sentiments de Palante à
l'égard du Bovarysme et de son théoricien ont nettement
évolué. Cette réédition à
l'identique de La Philosophie du Bovarysme s'est-elle faite contre
l'avis de Palante ? Avec son accord ? Nul ne le sait. Ce qui est
sûr, c'est que nombreux sont ceux qui, à
l'époque, n'ont rien compris à ce qui se passait
réellement entre les deux hommes. Témoin
l'écrivain Constant Bourquin qui, au début de 1923,
dans les colonnes du Monde Nouveau, dans une enquête sur le
style des philosophe, (enquête à laquelle Palante
apporte sa contribution), entame l'éloge du penseur briochin
en mettant en avant son " très remarquable " ouvrage
consacré à Jules de Gaultier…
Signalons, pour conclure, que La
Philosophie du Bovarysme a été traduite en roumain par
Ana Bobocea en 1993. Le texte est paru aux éditions Institutul
European sous le titre de Filozofia bovarismuli.