LA SENSIBILITE ESTHETIQUE. L'OPTIQUE DE L'ARTISTE

La sensibilité qui met en mouvement la pensée philosophique semble dominée, suivant les hommes et les époques, par deux aspirations rarement unies, le plus souvent dissociées et ennemies : la passion de croire et la passion de contempler, le besoin de foi et l'amour de la beauté. La passion de connaître se résout à l'analyse en l'une ou l'autre de ces deux passions maîtresses.

Le philosophe, le chercheur de connaissance se propose au fond l'un de ces deux buts : atteindre à travers la recherche des causes un principe premier où asseoir la foi à laquelle il aspire ; - assouvir et exalter tout à la fois sa passion de la beauté par l'évocation des perspectives sombres ou sereines, enchanteresses ou formidables, de la vie. Croire ! contempler ! ce double vœu a hanté de tout temps les cervelles philosophiques ; il a partagé le monde des philosophes en deux types rivaux et ennemis : le sacerdote et l'artiste. Le premier type est infiniment plus répandu que le second. La philosophie, chez la plupart de ses représentants, est une incarnation de l'esprit prêtre. Elle veut être, pour ses fidèles, un refuge, un port, une sauvegarde, une consolation, une promesse et une espérance. Ceux qui ont voulu satisfaire à la fois ces deux aspirations, la passion de croire et la passion de contempler, le besoin de foi et le besoin de beauté, ceux qui ont voulu être à la fois prêtres et artistes, un Platon par exemple, n'ont tiré de leur pensée, si géniale qu'elle ait été, qu'un produit hybride ; ils n'ont pu mener à bien ces deux tâches incompatibles : l'une utilitaire, l'autre désintéressée ; l'une éthique, l'autre esthétique ; l'une destinée à procurer le salut ; l'autre à dispenser la pure joie de la beauté. Rares sont les penseurs qui se sont pleinement affranchis de la manie croyante et de sa compagne naturelle, la manie respectante, ceux qui ont contemplé d'un œil clair le monde sous le seul aspect de la beauté, sub specie formae.

La philosophie comme vision d'artiste ! l'éclosion d'une métaphysique d'artiste ! Tel est le phénomène nouveau que Schopenhauer appelait de ses vœux ; que Nietzsche, après lui, opposait à l'ancien mode de philosopher et qu'il se flattait d'avoir inauguré dans son premier livre : l'Origine de la tragédie (1). C'est également sous ce signe esthétique que se présente à nous la philosophie de M. J. de Gaultier. C'est sous l'optique de l'artiste que le monde et la vie vont nous apparaître.

Sensibilité esthétique ou spectaculaire ou intellectuelle ; peu importe le nom que l'on donne à cette sensibilité philosophique. L'auteur la décrit dans cette Introduction à la vie intellectuelle, véritable monographie d'un type intellectuel ; sorte de signalement auquel se reconnaîtront les intelligences apparentées à la sienne.

" ces esprits qu'il faut décrire sont les Intellectuels. Terme séduisant dont on mésuse déjà, mais qu'il faut retenir, malgré ses intonations prétentieuses dont l'affectation le gonfla… Etre intellectuel n'est pas être doué d'une faculté de comprendre plus aiguë, d'une imagination plus vive, ni ne correspond à une vivacité ou à un pouvoir plus grand de l'intelligence. Mais c'est considérer toutes choses du seul point de vue de l'intelligence dans sa pureté, de l'intelligence soustraite à toute influence du désir, libérée, selon l'expression de Schopenhauer, du service de la volonté. L'intellectualisme est un état de dissociation des principes de l'être. Vouloir et comprendre se posent en antagonistes… L'intellectuel se désintéresse du vouloir et se réfugie tout entier dans le comprendre. "

L'intellectualisme est un principe d'indifférence en matière d'opinion et d'inertie en matière d'activité pratique. " A la vue intellectuelle, les questions restent toujours ouvertes. Aucune certitude ne les enclot jamais… Du point de vue suprême d'où l'intellectuel contemple les acteurs de la Vie, il n'est plus dupe des conclusions auxquelles ceux-ci se fixent avec sécurité. Car, par delà chaque horizon borné que tracent autour d'eux, ainsi qu'un cirque infranchissable de montagnes, leur présomption, leurs intérêts, leurs passions, il perçoit d'autres horizons s'élargissant à l'infini, découvrant des paysages nouveaux, et des flores et des faunes nouvelles, et des formes nouvelles de la vie. Il sait que le bilan de la connaissance ne peut jamais être établi ; il sait qu'il n'est point de science définitive et qu'il est à tout jamais interdit de conclure. Cette connaissance négative est la base de tout intellectualisme. Pour qui considère toutes choses du point de vue de l'intellect, conclure est l'unique crime, crime définitif d'ailleurs, qui exclut de la cité… Flaubert, que hanta, qu'obséda l'apparition à tous les tournants de la vie de la bêtise aux mille visages, n'en a-t-il pas donné cette définition philosophique, qui la perce sous tous les masques : " La bêtise consiste à vouloir conclure. "

L'intellectuel a donc pour son contraire tout ce qui a une opinion sociale, religieuse, politique ou philosophique, tout ce qui a une opinion.

Avoir une opinion, c'est avoir un intérêt à croire quelque chose… Comprendre donc s'oppose à croire, puisque croire c'est vouloir, et tout intellectuel a pour contraire tout croyant.

L'intellectuel a saisi le rapport normal qui seul existe entre un intellect et une œuvre quelconque de la volonté : celui de spectateur à représentation. L'intellectualisme comporte une esthétique rigoureuse ; mais il ne comporte pas d'éthique. Cela signifie que toutes choses ne sont considérées par l'intellectuel qu'au point de vue de leur beauté, qui est celui de leur existence, abstraction faite de leur utilité ou de leur nocuité pour le contemplateur…

De ce que l'intellectualisme exclut toute opinion, suit encore cette conséquence qu'aucune idée n'engendre aucun acte. Cette conséquence suit nécessairement, une idée n'étant autre chose qu'une vue intellectuelle, tout acte ayant pour cause précisément une opinion, soit, plus directement, un instinct ou un intérêt, qui sont la trame de toute opinion. Aussi n'est-ce pas agir qui constitue en soi-même un crime contre l'intellect ; un acte ne peut être en réalité autre chose que ce qu'il est et ne peut avoir d'autre origine que la volonté exprimée par le tempérament. Mais la croyance qu'un acte procède d'une idée et est justifiée par elle est un crime contre l'intellect et constitue au sens propre une perversion mentale et une folie, cette folie qui d'ailleurs est l'essence même et la mère de la vie

Une dernière remarque s'impose ; celle-ci : l'intellectuel appartient encore au monde de la volonté, l'intellectualisme étant une manière d'être d'un tempérament, l'acte de regarder étant encore un acte. C'est par une évolution de la volonté elle-même que celle-ci parvient à se désintéresser d'agir pour ne s'intéresser plus qu'à se regarder agir. "

C'est dire que l'intellectualisme est un mode de renoncement. De ce renoncement l'attitude exprimée dans l'Imitation de Jésus-Christ est un autre mode. Au mode religieux du renoncement, M. J. de Gaultier oppose le renoncement intellectuel dont Erasme, dans son Eloge de la Folie, est le protagoniste génial.

" A une date proche de l'Imitation, par des voies différentes et à l'exclusion de tout mysticisme, un grand esprit a su occuper ce poste contemplatif et considérer l'univers moral de l'œil désintéressé d'un peintre. Avec cette clarté lumineuse d'un esprit qu'allaitèrent Rome et la Grèce, Erasme s'est complu, en son Eloge de la Folie, à montrer le jeu des rouages de la vie sans nul souci d'y rien modifier et pour les seuls plaisirs de l'analyse.

Cette sérénité calme confère au livre une beauté plus haute que la satire. Elle ne témoigne pas toutefois d'une moindre lassitude de l'acte que celle qui s'est abattue dans le refuge des versets de l'Imitation ; mais elle diffère de celle-ci

En ce qu'Erasme n'a recours, pour se fortifier, à aucune vaine hypothèse… Désabusé de vivre, il perçoit nettement le caractère illusoire des motifs pour lesquels on vit. Mais il admire d'autant plus la force qui transforme ces motifs inanimés, semblables à des masques vides, en la diversité des goûts, en la violence des passions, d'où tout armés jaillissent les actes. Cette force que nous nommons la volonté en acte, et qu'on a coutume de nommer la vie, engendre le pouvoir d'illusion par lequel toute activité intense se constitue un univers précis en harmonie avec ses désirs. Cette force, pour Erasme, est la Folie. Aussi est-ce à juste titre, et dans un sens profond, que la Folie proclame au cours de son propre éloge : " A mesure que les hommes s'éloignent de moi, la Vie se retire d'eux. " Voilà qui retranche les intellectuels en une catégorie : ils sont ceux-là dont la vie se retire. "

Découragement de vivre, aspiration au néant ? Est-ce là le dernier mot de cette philosophie d'artiste que nous avons annoncée ? L'optique spectaculaire va-t-elle se terminer par ces horizons glacés et ces pentes désolées qui conduisent au néant ? Le philosophe artiste va-t-il dire avec un grand contemplateur :

Et toi, divine Mort, où tout rentre et s'efface,

" Accueille tes enfants dans ton sein étoilé ;l

Affranchis nous du temps, du nombre et de l'espace

Et rends-nous le repos que la vie a troublé ? "

Non ; car nous allons vérifier sur M. Jules de Gaultier une loi qui semble s'appliquer à tous les grands représentants de la sensibilité spectaculaire en notre siècle. Cette loi veut que, dans ces âmes artistes, le pessimisme s'allie à un étrange et invincible amour de la vie ; que la lassitude de vivre s'accompagne du sentiment intense, profond, indestructible, de ce qu'il y a malgré tout d'éternellement jeune, d'éternellement beau, triomphant et adorable dans la vie.

Ils ressemblent à ces amoureux trahis, qui aiment toujours. Odi et amo. Un Gobineau exprime un pessimisme sans remède ; il désespère d'une humanité déchue, abâtardie et déclinante. Dédaigneusement, il se sépare d'elle et va désormais contempler la vie du haut de son belvédère spéculatif. Retiré dans sa tour d'ivoire, cet aristocrate meurtri ne jettera plus sur les hommes qu'un froid et impassible regard. Détrompons nous pourtant. Ce contemplateur désabusé garde à la vie une sympathie secrète. Le même écrivain qui vient de tracer les lignes désespérées qui clôturent le Discours sur l'inégalité des races va, quelques années plus tard, écrire ses Nouvelles Asiatiques, si débordantes de jeunesse, d'amour de la vie, d'amour du pittoresque à travers les races bigarrées de la changeante humanité. - Lecomte de Lisle, contemple, lui aussi, du haut d'un Hymalaya (sic) désolé, l'absurde et magnifique spectacle des choses. Mais au fond il pardonne à la vie son mensonge et sa cruauté ; il l'adore quand même, parce qu'elle est belle de son mensonge et de son mystère, parce qu'elle reste l'enchanteresse et voluptueuse Maya. - Flaubert exprime ainsi son pessimisme spectaculaire : " La vie est chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter c'est de l'éviter. Et on l'évite en vivant dans l'art, dans la recherche incessante du vrai rendu par le beau. " - Ailleurs : " Vous serez à la comédie de l'humanité ; et il vous semblera que l'Histoire a passé sur le monde pour vous seul. " Mais à quelques lignes de là, dans cette même correspondance, Flaubert va exprimer son amour exalté de la vie et de la grandeur de la vie. " Nous ne profitons de rien ; nous sommes seuls. Seuls comme le bédouin dans le désert. Il faut nous couvrir la figure, nous serrer dans nos manteaux et donner tête baissée dans l'ouragan et toujours - incessamment, jusqu'à notre dernière goutte d'eau, jusqu'à la dernière palpitation de notre cœur. Quand nous mourrons, nous aurons cette consolation d'avoir fait du chemin et d'avoir navigué dans le grand (2). " Le dilettantisme contemplatif de M. A. France recouvre un fond indéniable de pessimisme. Ce pessimisme s'exprime le plus nettement dans l'apologue où la vie est comparée à un vaste atelier de poterie. On y fabrique toutes sortes de vases pour des destinations inconnues et dont plusieurs, rompus dans le moule, sont rejetés comme de vils tessons, sans avoir jamais servi. Ce sont les enfants qui meurent. Les autres ne sont employés qu'à des usages absurdes ou dégoûtants. Ces pots, nous enseigne M. A. France, c'est nous. Mais M. A. France est trop artiste pour rester sur cette impression assombrissante. Il aime trop cette vie mouvante dont les flots s'élèvent et s'abaissent comme ceux de la mer Hadria et multiplient à l'infini les sourires de la lumière ; comme le pauvre moine Giovanni désabusé par le Docteur Subtil (3), il goûte trop " l'illusion délicieuse des choses " et la douloureuse volupté de vivre.

En tout spectaculaire il y a un artiste et en tout artiste il y a un amant de la vie. M. Jules de Gaultier ne fait pas exception à cette loi. Il exprime, lui aussi, la fidélité du contemplateur et de l'artiste à la vie décevante :

" L'activité esthétique débute par le fait de conscience pur et simple ; elle accompagne, chez l'homme et sous forme élémentaire, presque tous les actes qu'il accomplit. Mais nous ne la distinguons expressément que lorsqu'elle commence à se développer au détriment de l'acte utilitaire qui la supporte, que lorsqu'elle s'en détache et conquiert son entière indépendance. S'étant formé dans l'individu, d'une dissociation des éléments de l'activité individuelle, le sens esthétique s'élargit à la contemplation de toute action exprimée dans l'univers. Parvenu à sa parfaite autonomie, il devient indifférent au succès ou à l'insuccès des processus utilitaires qui lui sont un spectacle. Il semble donc qu'il implique, ainsi que le veut Schopenhauer, un état de désintéressement, un renoncement de la volonté aux fins qu'elle s'était proposées. C'est ce qu'il faut accorder, mais il faut constater que si la volonté renonce aux premières formes de son désir, c'est parce qu'elle a greffé sur celles-ci des formes plus raffinées. Le renoncement a donc ici une contre-partie ; il n'est qu'apparent et marque une simple transposition du désir. Si la volonté se supprime sous son premier aspect, c'est pour ressusciter sous un aspect rénové aussi ardente que jadis, aussi fidèle à elle-même…

Cette genèse du sens esthétique ne semble en désaccord avec aucune des thèses essentielles de la Volonté de Puissance. Le sens esthétique s'y montre conditionné par l'existence antécédente d'un surcroît de force, il fleurit sur la force et apparaît ainsi qu'une attitude luxueuse de l'activité (4). "

Et un peu plus loin, rappelant un symbole de Nietzsche qu'il interprète un peu autrement que l'auteur de la Volonté de Puissance :

" A appliquer, dit M. J. de Gaultier, les images créées par Nietzsche à cette conception qui, semble-t-il, eût pu être la sienne, à considérer les idées joie et peine sous le jour de leur rapport avec le sentiment de puissance, on pourrait voir, en cet excédent de force par lequel la volonté l'emporte sur les fatalités qui la pressent, et sourit au-dessus de sa tâche, en ce sens contemplatif, ou ce surcroît de puissance éclate, cette joie plus profonde que la peine, qui aux douze coups de l'heure détermine le oui nuptial par lequel la Vie se jure à elle-même la fidélité de l'anneau (5). "

On notera ici l'évolution de la sensibilité esthétique en vertu de laquelle l'attitude de renoncement décrite dans l'Introduction à la vie intellectuelle se mue, dans l'âme de l'artiste, en amour de la vie, en l'apothéose de la vie célébrée en De Kant à Nietzsche et dans Nietzsche et la réforme philosophique. La vie, d'abord maudite pour sa cruauté, est maintenant adorée et célébrée pour sa beauté (6). Il y a ici une conversion du vouloir orientée en sens inverse de celle que souhaitait Schopenhauer. Pour l'artiste épris de la vie, le pessimisme lui-même n'est qu'un des aspects de la plénitude de la vie, de même que la maladie n'est qu'un des aspects des forces biologiques (7). Plus d'un artiste ressemble à Beethoven qui, nous dit M. Fierens Gevaert, s'ingéniait à accentuer la tristesse de sa vie. " Elle était, dit-il, nécessaire à son art. "

Le sens esthétique, ce n'est plus la vie se renonçant à elle-même ; c'est au contraire la vie intensifiée et approfondie, la vie " doublée et redoublée " , selon une expression du Comte de Gobineau. C'est dans ce sens qu'il faut entendre désormais le précepte formulé par M. J. de Gaultier : Transmuer la sensation en perception. L'attitude esthétique n'est plus pour lui ce qu'elle fut pour Schopenhauer, un avant-goût du néant, une méditation de la mort, une attitude pour mourir. Elle est ce qu'elle fut pour Nietzsche, du moins pour le premier Nietzsche, le Nietzsche de l'Origine de la tragédie (car le Nietzsche de plus tard, le Nietzsche de Zarathoustra et surtout celui de la Volonté de Puissance n'attribuera plus au phénomène esthétique qu'un rôle de second plan) : elle est, dis-je, pour M. J. de Gaultier, l'attitude explicative par excellence et révélatrice du sens de l'univers. La phrase de Nietzsche dans l'Essai d'une critique de soi-même pourrait servir d'épigraphe à l'œuvre entière de M. J. de Gaultier : " L'existence du monde ne peut se justifier que comme phénomène esthétique. "

A chaque sorte de sensibilité correspond une sorte d'imagination. Il y a rapport étroit entre la sensibilité et l'imagination esthétiques. Des yeux de peintre et de sculpteur ouverts sur des perspectives métaphysiques, c'est presque la genèse entière de l'œuvre de M. de Gaultier. L'auteur de De Kant à Nietzsche et du Bovarysme est certainement un visuel ; je dirais presque un visionnaire, si ce mot n'avait parfois un sens péjoratif qui trahirait ma pensée. - Visuel, visionnaire, dans le bon sens du mot, M. J. de Gaultier l'est par l'intensité des tableaux qu'il évoque, par le don de transfigurer les idées abstraites en formes vivantes. Qu'on lise en De Kant à Nietzsche la description de l'illusion panoramique qui figure l'illusion phénoménale (p.87) ou encore la pittoresque comparaison que voici : " Les idées de Vérité et de Liberté sont des fictions, mais des fictions naturelles, engendrées par la vie qui ment dès qu'elle se meut. La touffe d'herbe fraîche attachée, pour le dresser, devant les naseaux du cheval qui, dans un manège forain, fait tourner le cirque des chevaux de bois, n'a par elle-même aucune vertu pour faire mouvoir l'appareil, mais le cheval, attelé et harnaché, s'élance vers l'herbe fraîche qui fuit devant lui à une vitesse égale à celle qu'il déploie pour l'atteindre. Ainsi il entraîne de son effort tout le cirque des chevaux de bois, avec ses cavaliers enfantins, ses écuyères en fête, parmi le bruit des propos et des chants, dans un fracas d'orgues et de cymbales, sous la lumière des quinquets multicolores. La Vérité, la Liberté sont pour l'homme ces bouquets d'herbes fraîches : l'homme croit qu'une Vérité fixe est assignée comme but à l'effort intellectuel ; il croit qu'il dispose d'un libre arbitre, c'est-à-dire du pouvoir de se modifier lui-même, dans le sens de la vérité qu'il aura trouvée. Et l'homme aussi prend sa course vers ces promesses fleuries qui règlent la vitesse de leur fuite sur l'énergie de son élan. De la sorte est mis en branle le diorama infiniment complexe du monde moral, parmi le cortège des civilisations, la clameur des prières, la frénésie des actes et la méditation des philosophes (8). "

NOTES

(1) Voir Essai d'une critique de soi-même, post-face à l'origine de la Tragédie.

(2) Flaubert, Correspondance, 3ème série, pp. 86-87.

(3) Dans l'Humaine Tragédie.

(4) Nietzsche et la réforme philosophique, p.75.

(5) Nietzsche et la réforme philosophique, p.75.

(6) De Kant à Nietzsche, p. 303.

(7) Voir sur ce point Estève et Gaudion, les héritages du romantisme, p. 60.

(8) DE Kant à Nietzsche, p.117.