LE BOVARYSME COMME MOYEN DE PRODUCTION DU REEL

 

Toutefois, il nous faut faire abstraction de cette interprétation raffinée et idéaliste, il nous faut oublier le caractère tout métaphorique et symbolique du bovarysme si nous voulons étudier ce dernier dans sa fonction vitale et créatrice de réalité. - Ici l'illusion vitale doit reprendre tous ses droits. L'être, individu, peuple ou race, qui agit sous l'empire de la fascination bovaryque, doit croire à la réalité, à l'en-soi du modèle sur lequel il s'hypnotise. Sinon, la suggestion rate et le jeu de la vie est arrêté. Heureusement il n'en est pas ainsi. Douée de son plein pouvoir d'illusion, la Fiction bovaryque va agir dans l'éducation, dans l'imitation, dans toute la série des actions et réactions sociales. Elle s'avère la Force vitale par excellence, l'idée créatrice de réalité, l'Idée-Force.

Il serait plus exact de dire la double Idée-Force ; car ici intervient la loi selon laquelle la réalité s'informe en fonction du bovarysme. Cette loi est celle du contraste qui se pose entre deux aspects contraires de la personnalité humaine ou de la vie sociale, et du compromis qui s'institue entre eux. - Le synthétisme, la conciliation des contraires est la loi de toute genèse psychologique, morale et sociale. La réalité psychologique ou le moi, la réalité sociale naissent au point d'intersection de deux tendances contraires dont chacune va à annihiler l'autre sans se rendre compte qui si elle réussissait dans son vœu, elle se détruirait elle-même. La réalité psychologique est conditionnée par un compromis entre le sujet et l'objet, l'attitude subjective et l'attitude objective, la passion et l'analyse, l'action et la connaissance, la vie et la contemplation de la vie. - La réalité sociale est conditionnée de même par un compromis entre deux principes contraires : un principe de mouvement et un principe d'arrêt, un principe de dissociation et un principe d'association, un principe d'individualisme et un principe de cohésion sociale. Ainsi la vie se résout en une série d'antinomies bovaryques solutionnées par une série de compromis. Le point d'intersection de ces forces adverses, qui est le point d'émergence de la réalité concrète, n'est d'ailleurs pas déterminé selon une mesure fixe et logiquement formulable ; il est déterminé par l'utilité humaine sous son double aspect, utilité vitale et utilité de connaissance. Et comme cette utilité change selon le lieu, le moment, les forces vitales en présence, la vérité humaine qui, sous l'optique bovaryque, s'exprime en fonction de l'utilité est variable et mouvante comme cette utilité même (1).

D'ailleurs, les réalités et les vérités qui les expriment dans la conscience humaine ne sont pas immortelles. Après avoir épuisé leur pouvoir bovaryque, leur puissance d'illusion et de création, elles cèdent d'elles-mêmes la place à un nouvel appareil de mouvement où s'articule la vie, à un nouveau bovarysme ; elles disparaissent selon la loi d'évanescence ou d'auto-suppression.

Au bovarysme en tant que moyen de production et d'évolution du réel se rattache une autre loi : la loi d'Ironie. Cette loi, formulée déjà par J. de Maistre, Amiel, Proudhon, porte que le but atteint n'est jamais celui visé par le tireur, que les buts se déplacent et se transforment sous notre regard ; que notre finalisme est une perpétuelle duperie.

 

(1) Voir dans la Fiction universelle le chapitre intitulé : De la nature des vérités.