LES
APPLICATIONS DE LA PHILOSOPHIE BOVARIQUE
Il resterait à passer en revue
les applications de la métaphysique bovaryque dans les
différents domaines de la pensée : sociologie, morale,
philosophie des sciences, critique d'art. Nous allons voir ici le
bovarysme faire l'office d'un instrument méthodologique, d'une
sorte de cadre de vision analogue à celui dont les peintres se
servent pour enclore le paysage qu'ils veulent peindre et y fixer des
points de repère.
La sociologie. - Ce qui a
été dit de l'irrationalisme de M. J. de Gaultier et de
sa théorie générale de la science nous explique
sa conception de la sociologie. L'aléa foncier qui a son point
d'émergence dans les phénomènes moraux et
sociaux n'exclut pas, avons-nous vu, la possibilité d'une
science sociale. Il y a lieu de déterminer dans la vie des
sociétés des lois de coexistence et des lois de
succession. Mais ces lois sont fragmentaires, incomplètement
systématisées.
Les déductions et les
prévisions fondées sur elles ne peuvent être que
probables, jamais certaines. Tel est sans doute le caractère
que M. J. de Gaultier confère à ses propres vues
sociologiques qu'on peut résumer ainsi : loi de Bovarysme
appliquée à l'histoire, à la culture, à
l'évolution des sociétés, des races et des
peuples ; indication des conditions d'âge, de durée, de
stabilité éthique et sociale sous lesquelles le
bovarysme des collectivités est heureux ou néfaste ;
théorie de la réalité sociale
considérée comme un compromis entre deux principes
contraires : entre un pouvoir d'accélération et un
pouvoir d'arrêt, entre un pouvoir de dissociation et un pouvoir
d'intégration, entre le dionysisme et l'apollinisme (1), entre
l'individualisme et le conservatisme social ; théorie du
poison chrétien virulent dans le protestantisme,
atténué dans le catholicisme ; interprétation
des idées cosmopolites et humanitaires comme un moyen au
service des hors-venus dans notre pays pour bovaryser ce pays dans un
sens conforme à leur intérêt ; sur la question
sociale envisagée comme la question de savoir " si nous
trouverons désormais notre équilibre au moyen de
principes d'arrêt, de freins que nous aurons nous-même
fabriqués et qui s'adapteront à nos besoins où
si nous continuerons d'avoir recours à un frein
étranger et qui menace de nous désarticuler. "
(Nietzsche contre le Surhomme. Mercure du 16 août 1908,
p.576.)
Toutes ces questions ne sont
d'ailleurs, d'après M. J. de Gaultier, susceptibles d'une
solution objective, impersonnelle, mathématique en quelque
sorte. Ce sont des problèmes à solution
indéterminée. Il y entre, comme en tout problème
sociologique, un facteur personnel : le goût, le " je suis cela
" physiologique ; le parti-pris qui détermine l'attitude du
sociologue en face de la question posée. Observation
parfaitement juste ; fatalité à laquelle
n'échappent pas, croyons-nous, les sociologues soi-disant
objectifs ; ils ont, eux aussi, leur pensée de derrière
la tête, je veux dire leur goût, leur parti-pris de
sensibilité dissimulé derrière
l'objectivité des méthodes et des doctrines.
La morale. - Une morale est-elle
possible dans la philosophie spectaculaire ? M. J. de Gaultier pose
ce problème dans les dernières pages de De Kant
à Nietzsche. Il y répond affirmativement et la morale
qu'il y formule répond à la sociologie qui vient
d'être esquissée. Cette morale s'adresse aux esprits
dégagés du préjugé religieux de la
Vérité, qui considèrent la morale comme une
science d'observation et le phénomène moral comme un
phénomène d'utilité. C'est
précisément à ces esprits libres , à ces
" intellectuels " au sens où M. de Gaultier prend ce mot et
qui n'est pas le sens qu'on lui a parfois attaché, c'est
à ces intellectuels, dis-je, qu'il appartient d'être
juges de ce qui répond et de ce qui convient au " type normal
" d'un groupe ethnique et à l'utilité nationale de ce
groupe, surtout quand ce groupe a, comme la France, un passé,
une culture, un style. " L'intervention de ces esprits libres est
seule capable de retirer des fictions anciennes prêtes à
sombrer tout ce qu'elle contenaient d'utile et d'essentiel (2) ". M.
de Gaultier conclut à un conservatisme éclairé,
fondé sur des raisons de physiologie ethnique.
On ne peut s'empêcher de noter
ici quelque contraste entre ce conservatisme social et la critique
destructive qui vient de pulvériser tant d'idoles. Mais il
faut bien voir la signification que prend ce conservatisme sous le
jour de l'optique spectaculaire. Il se justifie de ce point de vue
comme le moyen de sauvegarder ce qu'il y a de fort, de
précieux et de vivace dans une noble culture humaine et d'en
faire surgir de nouvelles réalisations curieuses et
raffinées.
La morale n'est, pour M. J. de
Gaultier, qu'un moyen en vue de l'esthétique. C'est à
cette place subordonnée qu'elle peut être admise. Son
rôle ainsi compris est plus intéressant que celui du
Croquemitaine légendaire. Sous l'optique de l'artiste, la
morale vaudra par sa vertu d'affinement psychologique, par sa
puissance d'intensification et de complication sentimentales,
d'approfondissement des passions, des douleurs et des joies ; elle
vaudra comme principe d'illusion et de bovarysme susceptible de
dramatiser, d'esthétiser et de styliser l'existence.
La philosophie des sciences. - La
notion du bovarysme s'applique ici encore sous la forme de ce que M.
de Gaultier appelle le bovarysme du phénomène ou
illusion de la fausse causalité. Dans ce rôle, le
bovarysme nous apparaît comme le moteur de la science, de
même qu'il nous est apparu ailleurs comme le moteur de
l'histoire. Rappelons aussi l'ingénieuse exégèse
que M. de Gaultier a donnée des théories quintoniennes
comme confirmation de l'interprétation bovaryque et
esthétique de l'existence.
La critique d'art. - La notion du
bovarysme appliquée à la critique d'art n'est pas moins
féconde. En appliquant cette notion à l'étude de
quelques grandes œuvres modernes, celles de Flaubert, des Goncourt,
d'Ibsen, de Tolstoï, de M. Barrès, M. de Gaultier a
inauguré un genre de critique d'une rare originalité et
nous a fait voir ces œuvres sous un jour tout nouveau.
NOTES
(1) Ces mots ont reçu des sens
bien différents. En dehors du sens purement esthétique
dont nous ne parlerons pas ici, on pourrait distinguer un sens
éthique et un sens sociologique des mots dionysisme et
apollinisme. Le dionysisme éthique serait le
dérèglement de l'instinct et de la passion
opposé à la mesure et à la règle
symbolisées par l'apollinisme (voir sur ce point
Seillière, Apollon et Dionysos). En sociologie, le dionysisme
représente le pouvoir d'accélération,
l'élan de la vie vers de nouvelles réalisations ;
l'apolinisme symbolise le pouvoir d'arrêt et de fixation, la
culture passive par opposition à la culture active.
(2) De Kant à Nietzsche, p.
347.
