LE
DETERMINISME DE LA FORCE
Il est impossible de rendre compte de
la genèse du réel sans faire intervenir une notion
nouvelle : celle du déterminisme de la force. Le réel a
pour attribut la durée. Et même, en termes de bovarysme
qui excluent toute objectivité au sens fort du mot ou tout
en-soi, la durée, au moins relative, est le seul
critérium qui définisse le réel et le distingue
de l'insaisissable et de l'irréel. La réalité
est un fait de constance relative au sein de l'écoulement des
apparences. Ce fait de constance est dû à un fait de
répétition qui s'explique lui-même par un fait de
force, de prédominance de certains éléments sur
d'autres et de certaines combinaisons sur d'autres. C'est dans
Nietzsche et la réforme philosophique que M. J. de Gaultier
expose le fonctionnement du déterminisme de la force, bien
qu'on en trouve déjà la formule en De Kant à
Nietzsche (1).
On peut regretter que M. J. de Gaultier
adopte cette expression : déterminisme de la force, et qu'il
ne dise pas simplement déterminisme. On ne peut
s'empêcher, en effet, de trouver obscure cette notion de force
dont le caractère anthropomorphique met en défiance
à bon droit les philosophes. On peut en dire autant de
l'expression nietzschéenne de " volonté de puissance ",
dont M. J. de Gaultier rapproche son concept du déterminisme
de la force. Nous préférerions donc déterminisme
tout court, déterminisme au sens scientifique,
c'est-à-dire causalité mécanique expurgée
de tout semblant de causalité psychologique. Je sais bien que
la causalité mécanique n'est elle-même qu'un
symbolisme humain tout comme la causalité psychologique et
anthropomorphique que semblent suggérer les expressions de
force et de volonté de puissance. Mais, à tout prendre,
c'est un symbolisme plus clair que l'autre. Il faut
reconnaître, d'ailleurs, pour être juste, que le
déterminisme de la force tel que M. J. de Gaultier en expose
le fonctionnement est parfaitement formulable en termes purement
mécaniques. Le déterminisme de la force revient alors
à dire que certaines combinaisons d'éléments ou
de phénomènes réussissent, tandis que d'autres
avortent ; que les premières se répètent, et par
là donnent lieu à un fait de constance et à une
réalité ; que les autres ne parviennent pas à la
stabilité et à la durée qui les rend
saisissables à l'observateur ; ce qui revient à dire
que les premières existent et les autres non.
Cette querelle de mots vidée,
passons. Le rôle du déterminisme apparaît
nettement comme générateur du réel. C'est lui
qui assure la répétition des séries de
phénomènes dans le même sens, c'est-à-dire
ce que nous appelons des lois. La réalité sociale, qui
est la plus récente dans l'ordre de l'évolution des
êtres et que rend si complexe le jeu des forces intelligentes
qui la modifient à toute heure, n'échappe pas à
ce déterminisme. C'est pourquoi M. J. de Gaultier se montre
particulièrement préoccupé dans la
Réforme philosophique, d'opposer la conception positive et
réaliste du mécanisme causal dans le monde moral et
social aux téléologies platoniciennes et autres qui ont
la prétention de substituer au mètre de la force (lisez
mètre du déterminisme mécanique), je ne sais
quel mètre idéologique transcendant et supérieur
à l'ordre des faits : Idéal, Bien, Justice.
(1) Dans le passage suivant : " Ceux-ci
les différents moi qui les composent notre moi, comme toutes
les choses de la nature qui viennent en concurrence, se combattent,
luttent entre eux pour la suprématie, en sorte qu'ils sont
tour à tour, les uns vis-à-vis des autres, libres ou
opprimés, au sens relatif et parfaitement clair que ces mots
comportent. " (De Kant à Nietzsche, p. 167.)
