DIALECTIQUE DESCENDANTE. - JUSTIFICATION METAPHYSIQUE D'UN ELEMENT IRRATIONNEL AU SEIN DE LA PENSEE

 

Arrivés à ce faîte du procès dialectique, nous allons redescendre les pentes gravies et retrouver les notions précédentes pleinement éclairées sous le jour idéaliste.

C'est dans les Raisons de l'Idéalisme que M. J. de Gaultier expose ses motifs de préférer l'idéalisme ainsi que les deux façons possibles d'interpréter cette philosophie, compatibles toutes deux d'ailleurs avec la symbolique bovaryque.

Le grand motif de préférer l'idéalisme ou monisme de la pensée, c'est qu'il rend seul possible une représentation cohérente du monde. Nous avons vu plus haut que la conclusion nécessaire du dualisme est l'agnosticisme ; car le dualisme scinde le monde en deux principes étrangers et irréductibles l'un à l'autre : sujet et objet, pensée et existence. Dans cette hypothèse, il y a hétérogénéité nécessaire entre l'objet et la représentation que s'en fait le sujet, entre l'existence et la connaissance. Cette conclusion agnostique a été dégagée pleinement, sans arrière-pensée et même avec une sorte d'enthousiasme négatif dans les dernières pages de De Kant à Nietzsche. Mais du point de vue idéaliste, tout change. Il n'y a plus antinomie entre existence et connaissance, car ici il ne faut pas entendre une existence en soi incapable de se connaître elle-même telle qu'elle est, une existence étrangère à la pensée humaine et même à toute pensée. L'existence ici est une chose connaissable et même chose à tout moment connue : car à tout moment nous en avons toute la connaissance que nous pouvons avoir. L'illusionnisme et l'agnosticisme de tout à l'heure font place à un panphénoménalisme qui n'admet pas d'arrière-monde ; qui est à ce titre la seule réalité que nous puissions raisonnablement ambitionner de connaître et qui doit pleinement nous suffire.

Une autre raison de préférer l'idéalisme est que cette philosophie permet seule de solutionner les antinomies fondamentales relevées par le Criticisme et les autres antinomies secondaires quid dépendent de celles-là. - Placez-vous donc dans l'hypothèse du réalisme métaphysique ; faites des notions antithétiques de l'infini et du fini, du continu et du discontinu, de l'homogène et de l'hétérogène, du contingent et du nécessaire, du devenir et de l'être, faites, dis-je, de ces notions antithétiques des réalités en soi et vous tombez dans des contradictions insolubles. Au contraire, placez-vous dans l'hypothèse idéaliste ; regardez ces notions antithétiques comme de simples modes de la pensée, chaque couple de ces notions représentant deux moments contraires et pourtant solidaires et complémentaires l'un de l'autre dans le mouvement de la pensée s'ingéniant à créer la réalité et suscitant précisément cette réalité au point d'intersection où se rejoignent idéalement la thèse et l'antithèse, vous retrouvez, justifiée logiquement du point de vue idéaliste, la loi mentale vérifiée empiriquement plus haut de la genèse du réel et qui porte que toute réalité est un compromis entre deux forces contraires ou entre deux états contraires d'une même force.

L'idéalisme, une fois adopté pour des raisons de logique, va pouvoir être indifféremment l'idéalisme subjectif de Berkeley ou l'idéalisme universaliste des Hindous. M. J. de Gaultier nous laisse le choix entre ces deux hypothèses. Dans l'une et dans l'autre, il va être également facile de retracer la genèse de l'existence phénoménale comme création soit de ma pensée soit d'une pensée impersonnelle.

Le mode de filiation du réel est le même dans les deux cas. - Au début se pose la pensée pure, la pensée indéfinie, indéterminée. Cette pensée ne peut se connaître elle-même qu'à la condition de devenir autre, c'est à dire de se déterminer par la division d'elle-même en sujet et en objet.

Arrivés à ce point dialectique où se formule la nécessité logique initiale et dont tout le reste dépend, nous voyons aussitôt le principe d'aléa et d'irrationalisme faire sa première apparition sous la forme d'un choix possible entre deux hypothèses selon l'une desquelles va se poursuivre la genèse de l'univers. L'une de ces hypothèses consiste à se représenter le temps, l'espace et la cause, selon le Criticisme Kantien, comme des lois a priori et nécessaires de la pensée, logiquement commandées par l'acte de division en sujet et en objet ; l'autre hypothèse consiste à regarder le temps, l'espace et la causalité comme des déterminations relativement arbitraires de la pensée ; arbitraires en ce sens qu'elles seraient possibles parmi beaucoup d'autres et qu'elles ne seraient pas commandées d'une façon exclusive et absolue par l'acte de division en sujet et objet. Il est clair que la première hypothèse accorde davantage que la seconde à la nécessité logique, tandis que la seconde ouvre plus vite que la première les écluses de la vie au courant de l'aléa. Car, dans la première hypothèse, les lois de temps, d'espace, de cause sont absolument immuables. Dans la seconde on les regardera comme les résultats d'une premier acte d'arbitraire mental ; on les dotera d'une nécessité purement empirique et relative, fixée à la longue, comme celle des autres lois de la nature, selon les lois du déterminisme de la force ; on les concevra comme dépendant d'une utilité humaine très ancienne sans doute, mais non peut-être absolument immuable ; on les concevra elles-mêmes comme muables à la rigueur et on ne se refusera pas absolument à la perspective d'un bouleversement possible dans les profondeurs de la raison pure (1). Quel que soit le choix que l'on fasse, à partir de ce point, l'intervention d'un élément d'aléa dans la production des modes ultérieurs de la pensée se trouve assurée de toute façon : dans la première hypothèse, de par le caractère indéfini de la loi de causalité dont nous avons montré plus haut comment elle impliquait toujours la possibilité d'un arbitraire mental à l'extrémité des séries de phénomènes en mouvement ; dans la seconde hypothèse, de par le caractère tout relatif et précaire du déterminisme de la force, selon la conception humaniste du monde, le ou les déterminismes de la force que nous constatons dans ce monde émergeant ça et là, au cours de l'évolution, comme des îlots sur un océan d'indétermination et de hasard.

De toute façon, soit dans l'hypothèse de Kant, soit dans celle de Hume, l'irrationnel a sa place marquée à l'origine et dans le développement de la pensée et de l'existence. C'est en termes enthousiastes qui rappellent ceux de Nietzsche saluant le Ciel Hasard, le Ciel Pétulance, que M. J. de Gaultier célèbre l'Irrationnel père des choses, principe de vie et d'ardeur de la vie ; - l'absolue logique, l'absolu déterminisme, l'absolue systématisation étant, pour la pensée comme pour l'existence, synonymes de torpeur, de néant et de mort. " S'il faut encore, pour satisfaire des habitudes anciennes de vénération, adorer quelque chose au-dessus de nous-mêmes, et, à défaut d'un être, un principe créateur où l'existence consciente d'elle-même se glorifie et se bénisse, l'irrationnel sera ce principe… (2) "

 

NOTES

(1) La Fiction universelle, p. 377. La nature des vérités.

(2) Dépendance de la morale, p. 19.