CONCILIATION DE L'ALEA ET DU DETERMINISME : POSSIBILITE DE LA SCIENCE

 

Est-ce à dire que M. J. de Gaultier renonce à la science ? - Nullement. Le ou les déterminismes ne sont, au sein des choses, qu'une réussite. Mais cette réussite existe ; nous faisons partie de cette réussite et nous devons en tenir compte dans nos raisonnements et dans notre action. " Le paysage spéculatif dont nous considérons ici l'horizon est le seul qui convienne à l'état de fragmentation de la pensée au sein duquel nous sommes plongés et cet état de fragmentation engendre nécessairement ce paysage (1). "

A cette question : la science est-elle possible ? nous répondrons : Oui, évidemment pour les ordres de phénomènes dès longtemps fixés (phénomènes physiques, chimiques, biologiques). - Mais en est-il de même pour les manifestations moins coordonnées du mouvement de la pensée, où éclate encore la fantaisie de l'improvisation et par où l'univers échappe à une systématisation définitive et mortelle ? Ces manifestations moins coordonnées du mouvement de la pensée sont, on le sait, d'après M. J. de Gaultier, les phénomènes moraux et sociaux, les plus complexes et les derniers venus dans l'évolution de la pensée et de l'existence.

La réponse à cette question est encore ici affirmative. La mouvance du monde moral et social, l'incertitude des conflits en voie de se solutionner dans le domaine des mœurs, des désirs, des opinions et des croyances humaines n'exclut pas la possibilité d'une systématisation scientifique au moins partielle et justifie la tentative d'une sociologie à la façon de M. Durkheim, d'une Science des mœurs à la façon de M. Lévy-Bruhl.

Il faut bien entendre ce point particulièrement délicat de la philosophie de M. J. de Gaultier. Je veux dire la double identification établie d'une part entre le domaine des faits physiques et celui de la nécessité ; d'autre part, entre le domaine des faits moraux et le domaine de l'aléa. Prise au pied de la lettre et dans un sens absolu, cette double identification conduirait à un dualisme inintelligible et scinderait le monde en deux parts : l'une susceptible de systématisation scientifique et l'autre non. Mais telle n'est pas la pensée de M. J. de Gaultier. " De ce qu'il n'existe qu'une seule nature, une seule jusiV, il suit que les phénomènes de l'une et de l'autre catégorie participent à une commune origine, qu'ils sont tous, en ce sens, physiques (2)… " Cela revient à dire que les phénomène moraux et sociaux ne sont qu'un prolongement des phénomènes physiques et que l'aléa qui s'y manifeste n'est pas d'une autre nature que l'aléa qui s'est manifesté aux étages antérieurs du développement du monde. Il faut, pour bien saisir la pensée de M. J. de Gaultier, se rappeler sans cesse l'hypothèse idéaliste où nous sommes placés. C'est la même pensée qu'il faut regarder comme la créatrice unique, aussi bien des faits physiques que des faits moraux et sociaux. Et ici comme là elle a traversé, elle traverse et traversera sans doute éternellement deux stades : le stade de l'aléa et le stade de la nécessité - au moins de la nécessité empirique et relative que nous avons dite. Au point où nous en sommes de l'évolution, c'est dans l'ordre des faits moraux dans l'ordre des mœurs, des désirs, des opinions et des croyances que se manifeste l'aléa inséparable du jeu de la pensée et de l'existence. Mais les phénomènes moraux entreront de plus en plus et entrent déjà en partie sous la ligne de la nécessité. Au fur et à mesure qu'ils franchissent cette ligne, l'aléa inhérent à la spontanéité de la pensée et de la vie improvisatrices se déplace lui aussi, laissant derrière lui le passé figé et cristallisé sous l'emprise de la nécessité. Tel une barque s'avançant sur un fleuve qui se congèlerait presque aussitôt sous le sillage laissé par elle. Si l'on veut un autre symbole plus explicite et plus détaillé de cette idée, on peut se référer à celui qu'adopte M. J. de Gaultier. L'évolution de la pensée et de la vie y est figurée sous l'image d'une chaîne dont les anneaux successifs représentent les différents degrés de la pensée et de l'être dans son progrès dialectique vers des formes de plus en plus complexes. Chaque anneau d'abord ouvert (symbole de contingence) se referme par la suite sur le nouvel anneau qui est venu s'y insérer et qui représente la combinaison heureuse qui a triomphé parmi une multitude d'autres possibles. Ce second anneau à son tour, d'abord ouvert, se referme sur un troisième, et ainsi de suite ; le dernier anneau ouvert symbolisant la forme la dernière venue, forme encore partiellement indéterminée ; en ce sens du moins qu'elle laisse place à une certaine indétermination dans le jeu de la combinaison nouvelle en voie de s'élaborer. Cette concaténation jamais close, cette concaténation qui parte post plonge dans la spontanéité de la pensée improvisatrice et qui a parte ante reste toujours ouverte à l'inconnu, cette concaténation qui rappelle à la fois les hiatus de M. Boutroux et la Siris de Berkeley (abstraction faite, bien entendu, du finalisme théologique ou éthique inhérent à la conception de ces deux derniers penseurs), cette concaténation supprime le dualisme de l'aléa et de la nécessité en les ramenant à deux moments d'un même processus et constitue une solution profonde et originale du problème du hasard.

Avec le dualisme de l'aléa et de la nécessité disparaît le dualisme de la pensée improvisatrice et de la pensée scientifique. La première qui implique aléa et la seconde qui implique déterminisme ne sont également que deux moments d'un même processus. " L'activité spontanée qui se déploie dans l'univers pour en créer les diverses manifestations et l'activité scientifique qui étudie rétrospectivement ces démarches ne sont que deux états successifs d'une même activité ; la seconde n'est que la transformation de la première, en sorte que l'activité scientifique de l'existence ne peut jamais anticiper les modes de son activité spontanée (3). "

La pensée scientifique est, comme nous l'avons vu au début de ce travail, un des modes de la pensée spectaculaire ; car la science est une espèce du genre contemplation.

Nous pouvons donc admettre comme dernière conséquence du monisme idéaliste l'identité foncière de la pensée improvisatrice et de la pensée spectaculaire. La première devance la seconde et opère avant elle sur la scène du monde. Mais la pensée spectaculaire a oublié ce qu'a fait la pensée improvisatrice ainsi que M. J. de Gaultier l'explique dans le mythe du Lethé. D'après ce mythe, la pensée improvisatrice, après qu'elle a créé le décor du monde et la fiction de l'intrigue phénoménale, se jure à elle-même sur les rives d'un Lethé métaphysique " de ne jamais se reconnaître elle-même sous ces masques où elle s'est elle-même représentée, afin de se réserver la joie de l'imprévu et du jeu (4). "

Pour comprendre ce rapport de la double activité de la pensée, activité improvisatrice et activité spectaculaire, qu'on imagine un poète dramatique qui, après avoir composé son scénario, l'oublierait entièrement et à jamais, en sorte qu'il pourrait assister à la représentation sans reconnaître le drame et sans savoir qu'il en est l'auteur.

Ce qui atteste d'ailleurs l'identité de ces deux pensées, ce sont certains phénomènes mystérieux tels que les pressentiments, la divination, la seconde vue, le génie qui est une sorte d'irruption de la pensée improvisatrice dans la pensée réfléchie, spectaculaire ou scientifique. Il semble qu'il y ait dans ces états une mystérieuse communication entre notre moi conscient, réfléchi, et notre grand Moi profond et oublié, fantôme omniprésent qui nous enveloppe et nous accompagne de son ombre (5).

Parvenus à ce point, nous pouvons voir que la convention moniste sous laquelle a été instituée la philosophie spectaculaire a été rigoureusement respectée.

La métaphysique du spectacle et la métaphysique du spectateur n'en font plus qu'une. La philosophie de la connaissance et la philosophie de l'Instinct vital se réconcilient. Ce dernier Instinct a pour fonction de produire un spectacle intéressant pour le connaisseur. L'instinct de connaissance, à son tour, devra s'astreindre, dans l'intérêt même de la perpétuité du spectacle, à respecter les droits de la Vie, les conventions fondamentales du jeu de la Vie, stipulées par la loi du Bovarysme vital, de ce que Relling appellerait le Mensonge vital.

 

NOTES

(1) Raisons de l'Idéalisme, p. 181.

(2) Dépendance de la morale, p. 98.

(3) Dépendance de la morale, p. 98.

(4) Raisons de l'Idéalisme, p. 156.

(5) Voir sur cette idée : Schopenhauer, Parerga. Sur l'apparente préméditation qui préside aux destinées individuelles.