LA PREMIERE PHILOSOPHIE. LE " DE KANT A NIETZSCHE "

 

Nous avons dit que la philosophie de M.J. de Gaultier, à travers le périple qu'elle accomplit, s'avère profondément une. On y retrouve sur des plans différents les mêmes personnages métaphysiques occupés à tisser la trame de l'intrigue phénoménale. Voici, dès les premières pages de De Kant à Nietzsche, s'avancer sur la scène les deux protagonistes du drame : l'Instinct vital et l'Instinct de connaissance. Ils figurent ici sous des traits concrets et vivants ; ils s'incarnent dans la réalité historique, dans les philosophes anciens ou modernes qui ont livré en fait la bataille des idées et dans le génie des deux races qui ont exprimé dans leurs philosophies respectives leurs âmes si profondément différente : la race juive et la race hindoue.

Le peuple juif, le peuple élu de Dieu, est le champion de l'Instinct vital. La race hindoue symbolise l'instinct négateur de la vie, l'instinct de connaissance. Dans notre occident, Platon et Kant figurent la même opposition. (Il s'agit bien entendu du Kant de la Critique de la Raison Pure idéalisé et conçu comme ayant poursuivi ses thèses jusque dans leurs extrêmes conséquences.) La philosophie platonicienne, rationaliste, dogmatique et éthique est une philosophie de l'Instinct vital. Le kantisme de la Critique de la Raison Pure est une philosophie de l'Instinct de connaissance.

Le De Kant à Nietzsche est une attaque contre les philosophies de l'instinct vital. - Le contemplateur, l'artiste qui veut embrasser le monde de son libre regard trouve devant lui, barrant son horizon, la cité monstrueuse, à la fois hiératique et guerrière ; à la fois forteresse, couvent et temple, où l'Instinct vital s'est retranché. Les ouvrages avancés de cette citadelle sont le rationalisme ontologique et le fatalisme moral. Les idoles qu'on vénère dans ce temple sont les " Idoles du ciel logique ", l'Idole Vérité et l'Idole Liberté (1). Mais au plus profond du temple, dans le sanctuaire le plus secret, trône le maître de cet empire : l'Instinct vital, pape des religions, gardien des Rites, défenseur des sociétés humaines, que menace l'Archange de Lumière, Lucifer, l'Instinct de connaissance.

Avec quelles ressources dialectiques M. J. de Gaultier va-t-il attaquer le rationalisme ontologique et le fanatisme moral ?

En De Kant à Nietzsche, M. J. de Gaultier utilise pour cette attaque les armes que lui fournit Kant. Il adopte, tout au moins provisoirement, les hypothèses essentielles du kantisme, telles que Kant les a formulées dans la Critique de la raison Pure ; hypothèses qui, à vrai dire, n'excluaient pas, dans la pensée de Kant, la possibilité d'un absolu moral que ce philosophe se chargea en effet de restaurer dans la Critique de la raison Pratique. Ces hypothèses sont celles de l'existence d'un Etre en soi distinct du monde phénoménal, celle de l'existence d'un Etre universel distinct de la multiplicité et de la diversité données (deux hypothèses qui au fond n'en forment qu'une) ; celle enfin de l'apriorisme des lois constitutives de l'esprit humain (temps, espace, cause). C'est sous le jour de ces trois hypothèses, dont il s'abstraira plus tard quand il instituera sa propre symbolique, que M. J. de gaultier poursuit le but qu'il se propose en De Kant à Nietzsche : la réfutation de l'objectivité du monde moral. Ce but, il l'atteint pleinement en tirant des hypothèses kantiennes fidèlement suivies jusqu'au bout les conséquences logiques qu'elles comportent.

M. J. de Gaultier montre en effet que la double hypothèse kantienne d'un Etre en soi et d'un Etre universel, confrontée avec les lois de la connaissance, engendre avec rigueur une conception d'illusionnisme absolu à laquelle Kant a voulu vainement échapper plus tard, en recourant à un moyen détourné et extra-logique d'atteindre la chose en soi, je veux dire à la voie tortueuse et sans issue de la raison Pratique. L'être en soi, à supposer qu'il existe, ne peut prendre connaissance de lui-même qu'en se déformant à ses propres yeux, en devenant pour lui-même phénomène. De même, l'Etre universel se conçoit nécessairement autre qu'il n'est. Un, il se conçoit multiple. Cela revient à dire qu'il y a antinomie entre existence en soi et connaissance. Il y a dans toute connaissance un fait d'illusionnisme essentiel en conséquence duquel l'être véritable ou en soi échappe à la connaissance. Dès lors, les lois essentielles de la connaissance, temps, espace, cause, dont M. J. de Gaultier admet ici avec Kant le caractère à priori, ces lois qui stipulent d'ailleurs l'impossibilité d'un commencement premier et d'une fin dernière, ces lois, dis-je, ne peuvent plus être tenues pour des entités, ni pour des moyens de s'emparer de la vérité, mais pour " des moyens purs et simples de connaissance, c'est-à-dire des artifices propres en même temps à composer le spectacle et à le faire voir (2) ".

Dès lors l'hypothèse kantienne de l'apriorisme des lois de la connaissance (temps, espace, cause) s'harmonise merveilleusement avec la conception spectaculaire selon laquelle " l'existence est, en sa réalité essentielle, un spectacle à regarder et non un problème à résoudre ". - C'est ainsi que la dialectique de M. de Gaultier, s'appliquant aux hypothèses kantiennes, fait sortir de ces hypothèses, en toute rigueur, un véritable " dogmatisme de l'incertitude ", un illusionnisme exclusif de toute finalité morale ; illusionnisme incompatible avec une interprétation éthique de l'univers et compatible seulement avec une interprétation esthétique et spectaculaire. C'est en effet à cette interprétation que conclut le De Kant à Nietzsche en ces lignes où est magnifiquement célébrée l'apothéose de l'Illusion et la Rédemption de la Vie par la Beauté :

" Avec le Grec, tel que Nietzsche l'a imaginé, afin de l'instituer le protagoniste de ses propre pensée, l'intelligence libérée de sa servitude à l'égard de la vanité du but, des mirages de l'espace et du temps, de l'illusion de la diversité, manifeste, par la production de l'œuvre d'art, qu'elle a pris possession du sens de la vie comme phénomène esthétique. Par la production de l'œuvre d'art, elle annonce qu'elle s'est retirée de la scène où elle agissait sous l'empire de l'illusion et qu'elle s'est fixée en spectatrice sur les rives du devenir, au bord du fleuve où les barques, chargées de masques et de valeurs inventées par la folie de Maïa, continuent de descendre le courant, parmi tous les bruits de la Vie… " A la suite de cette initiation esthétique instituée par Nietzsche et à laquelle nous convie M. J. de Gaultier, la sensation de ce que la vie a de douloureux se transforme en une " sensibilité esthétique, avide de perpétuer le spectacle, de le décrire, de l'évoquer et qui, avec la même ardeur dont, aveugle, elle maudissait la Vie pour sa cruauté, avertie maintenant et reçue dans la confidence, adore et célèbre la vie pour sa beauté (3) ".

 

NOTES

(1) On peut se demander pourquoi M. J. de Gaultier n'a point placé ici, à côté de ces deux idoles, l'Idole Beauté, qui fait pourtant partie de la trinité cousinienne (le Vrai, le Beau, le Bien). M. J. de Gaultier explique, Nietzsche et la Réforme philosophique, que l'Idole Beauté n'a pas été de la part des philosophes de l'instinct vital l'objet d'un culte aussi fervent que les deux autres idoles. L'idée de Beauté est en effet une idée généralement suspecte aux yeux des moralistes à cause de l'élément sensible et charnel qu'elle contient ; si bien que pour la juger digne de vénération, ils la ramènent à l'une des deux autres idées, le Vrai ou le Bien.

Remarquons qu'on ne peut soupçonner ici M. J. de Gaultier d'être lui-même un adorateur de l'idole Beauté, à la façon de Platon, et de l'avoir exceptée pour cette raison de sa critique. L'idée que M. J. de Gaultier se fait de la beauté n'est en effet nullement l'idée platonicienne ni cousinienne. La beauté, telle qu'il l'entend, est une beauté en mouvement et en devenir comme le monde phénoménal dont elle est l'aspect élu pour les sensibilités d'un certain ordre.

(2) Raisons de l'Idéalisme, p. 117.

(3) De Kant à Nietzsche, p. 303.