PLAN GENERAL DE LA PHILOSOPHIE DE M. J. DE
GAULTIER
La philosophie de M. J. de
Gaultier est profondément une. Toutes les perspectives qu'elle
ouvre se rangent rigoureusement sous l'optique du connaisseur et de
l'artiste. Mais elles se distribuent sur des plans
différents.
Nous distinguerons deux stades dans le
développement de cette philosophie. Le second stade comportera
lui-même deux moments : l'un caractérisé par un
mouvement de dialectique ascendante, l'autre par un mouvement de
dialectique descendante.
Entre la philosophie du premier stade
et celle du second, on peut noter : 1° une différence de
point de vue ; 2° une différence de méthode ;
3° une différence de conclusions.
Dans sa première philosophie, M.
J. de Gaultier adopte un peu le point de vue des
géomètres quand ils font une réduction à
l'absurde. Il se place momentanément dans l'hypothèse
qu'il combat et il en montre l'insuffisance. Philosophe de la
connaissance, il continue à parler le langage des philosophes
de l'instinct vital ; il garde l'hypothèse de l'existence de
la chose en soi (réalisme et dualisme), au moins comme
artifice d'exposition et de discussion.
L'adoption d'un tel point de vue
entraîne une méthode purement analytique,
négative et critique. M. J. de Gaultier n'expose pas encore sa
propre synthèse du monde, quoiqu'il la laisse
entrevoir.
Enfin les conclusions de cette
première philosophie sont aussi purement négatives.
Elles se résument en ces deux mots : agnosticisme et
illusionnisme. Agnosticisme en ce qui concerne la chose en soi ;
illusionnisme en ce qui concerne le monde phénoménal.
L'illusionnisme découle de l'agnosticisme. Comme il y a
toujours un écart entre l'en-soi des choses et la
représentation que nous nous en formons à l'aide de cet
appareil de déformation qu'est notre intelligence, il s'ensuit
que notre univers phénoménal est une illusion.
Illusionnisme serein, d'ailleurs ; agnosticisme joyeux, sans aucun
lamento pessimiste ; car cet agnosticisme a l'avantage de
délivrer le penseur de la hantise de cet En-soi que Kant ne
peut se résoudre à ignorer et où il
prétendra atteindre par la voie détournée de la
Raison Pratique. - Chose curieuse ! La philosophie de l'Instinct
vital, eudémoniste et éthique, en dépit de ses
prétentions au bonheur, ou plutôt en raison même
de ces prétentions, aboutit au pessimisme. Car cette
philosophie est conçue comme une technique, comme un moyen
propre à procurer un bien dont on est privé. Aussi la
sensibilité morale est-elle, en son principe, une
sensibilité douloureuse (1). " Par contre la philosophie de
l'instinct de connaissance, agnostique et illusionniste, est une
philosophie de sérénité. Car le philosophe de la
connaissance s'est rendu compte de l'antinomie qui existe entre
existence en soi et connaissance. Le monde des apparences suffit
d'ailleurs pour lui procurer la joie spectaculaire ; il lui ouvre des
perspectives illimitées que ne barre aucun horizon mythique,
que ne déshonore aucune idole théologique, logique ou
éthique. Tel est l'agnosticisme joyeux qui se dégage du
De Kant à Nietzsche.
Dans sa seconde philosophie, M. Jules
de Gaultier renonce au symbolisme mythologique de la chose en soi
gardé jusqu'ici comme artifice d'exposition et de discussion.
Il va se placer de plus en plus décidément dans
l'hypothèse moniste et idéaliste qui s'oppose terme
pour terme au dualisme et au réalisme chers aux philosophes de
l'Instinct vital.
Ici la méthode d'exposition
n'est plus critique et négative, mais positive et
constructive.
Enfin les conclusions vont se modifier.
De l'agnosticisme et de l'illusionnisme auxquels concluait le De Kant
à Nietzsche, nous allons passer, par une évolution
logique, à un panphénoménalisme idéaliste
sous le jour duquel le monde donné s'avère
sincère et véridique. Car la chose en soi
supprimée, l'antinomie entre existence et connaissance
s'évanouit ; elle est remplacée par cette
évidence contraire : ce qui est représenté est
seul réel. Adequatio rei est intellectus, dit Spinoza. Esse
est percipi, dit Berkeley.
Cette philosophie se constitue,
avons-nous dit, selon un double mouvement : l'un de dialectique
ascendante, l'autre de dialectique descendante.
La dialectique ascendante comprend une
série de notions ou de théories qui s'ajoutent et se
superposent de manière à atteindre le point culminant
ou centre de perspective du système représenté
par la théorie de la connaissance exposée dans les
Raisons de l'Idéalisme. Ces notions ou théories qui
s'étagent, selon une dialectique ascendante sont : la notion
du Bovarysme, la théorie du réel en fonction du
bovarysme ; le déterminisme de la force et de la
théorie de l'alea en fonction du déterminisme de la
force.
Ces étapes parcourues, nous
voici au point culminant, au centre de perspective idéaliste.
" L'univers est pensée ; le monde est le développement
soit d'une pensée individuelle, soit d'une pensée
impersonnelle ", telle est l'énonciation, on pourrait dire
l'évidence à laquelle nous sommes parvenus et
d'où nous allons maintenant redescendre. De cette
énonciation découle, en effet, selon une double
hypothèse idéaliste entre les deux branches de laquelle
il nous est loisible d'opter : - celle de l'idéalisme absolu
ou subjectif qui représente la logique extrême de
l'idéalisme ; - celle d'un idéalisme relatif et
mitigé, moins paradoxal et moins logique que l'autre et selon
lequel le monde est le développement d'une pensée
impersonnelle ; selon, dis-je, cette double hypothèse,
découlent de l'énonciation primordiale qu'on vient de
dire les différentes notions ou théories parcourues
précédemment dans l'ordre de leur hiérarchie
ascendante et qu'on va maintenant parcourir en sens inverse : acte
primordial de division de la pensée en sujet et en objet,
donnant lieu aux lois intellectuelles fondamentales (temps, espace,
causalité) ; puis aux propriétés essentielles de
la matière, puis à l'inépuisable
diversité phénoménale ; ces différentes
formes de la pensée sortant les unes des autres selon une
nécessité où toutefois préexiste
virtuellement et où se manifeste empiriquement dans
l'évolution des choses, un alea ou spontanéité
primordiale, antérieure à toute logique. Enfin, au
dernier degré de cette dialectique descendante, nous
retrouvons, déduit maintenant de l'hypothèse
idéaliste, le fait générateur de tout le
donné : le Bovarysme, principe de différenciation, de
mouvement et de vie, principe créateur et organisateur de
toute réalité.
Ici, le cycle dialectique est
fermé. Le monde est construit. Nous voyons les formes du
devenir se mouvoir rythmiquement, comme un flux et un reflux, selon
la double dialectique ascendante et descendante que leur a
imposée la pensée du philosophe.
La dialectique ascendante est
représentée dans l'œuvre de M. J. de Gaultier, par le
Bovarysme, la Fiction universelle, la Réforme philosophique
(ce dernier ouvrage consacré plus particulièrement
à la notion du déterminisme de la force) ; le point
culminant de la dialectique est représenté par les
Raisons de l'Idéalisme. Avec la Dépendance de la Morale
se développe la dialectique descendante qui se poursuit dans
l'important article de la Revue philosophique intitulé : les
Deux erreurs de la Métaphysique ; article qui inaugure sans
doute une série de déductions par où se
complétera l'interprétation de l'univers en fonction de
la métaphysique bovaryque et sous le jour de l'optique
spectaculaire.
Passons brièvement en revue les
étapes que nous venons d'indiquer.
NOTES
(1) Voir : les deux erreurs de la
métaphysique, p. 117.