LA PHILOSOPHIE COMME ŒUVRE DE SCIENCE ET COMME ŒUVRE D'ART

 

Le monde vu sous l'optique de l'artiste ! La philosophie comme vision d'artiste ! Ces expressions seraient-elles acceptées de tout point par M. J. de Gaultier pour désigner sa philosophie ? Cela n'est pas sûr. M. de Gaultier nous dit à plusieurs reprises qu'il traite la philosophie comme une science. Bien plus, il la regarde comme une science exacte et même comme une science achevée. Elle est la science du savoir, la science de la connaissance telle que l'a formulé Kant ; telle que Schopenhauer l'a reprise et mise au point. Elle se présente ainsi avec un caractère d'impersonnalité et d'universalité auquel n'atteignent pas les intuitions du sens esthétique. - Y a-t-il antinomie entre ces deux conceptions de la philosophie : la philosophie comme œuvre de science, et la philosophie comme œuvre d'art ? La question vaut la peine d'être posée, car l'antithèse est classique entre la science et l'art. Mais elle est peut-être moins difficile à résoudre qu'elle ne paraît au premier abord. L'idée que M. J. de Gaultier se fait de la philosophie comme science est assez large pour admettre l'introduction dans la philosophie du point e vue esthétique et d'autre part l'idée qu'il se fait de l'activité esthétique est également assez vaste pour englober tous les modes de la connaissance, depuis le plus élémentaire qui est la perception, jusqu'au plus raffiné et au plus savant : la théorie de la connaissance elle-même. D'un côté la philosophie entendue comme l'entend M. de Gaultier, c'est-à-dire comme moyen et comme science du savoir (par opposition à l'ancienne philosophie définie comme moyen et comme science du bonheur), la philosophie, définie comme la science de la connaissance, suppose et détermine à la fois chez le philosophe une attitude purement esthétique : " A l'égard d'un jeu d'apparences dont le caractère illusoire est dénoncé, s'il n'est plus possible d'adopter l'attitude du moraliste aspirant à la vérité, il est possible encore d'adopter celle du spectateur épris de la beauté d'un spectacle, l'attitude esthétique. Kant a-t-il eu conscience de cette posture que pouvait suggérer à l'esprit la vision de l'existence phénoménale suscitée par sa doctrine ?… Ce n'est pas sans intention, sans doute, qu'il a nommé Esthétique transcendantale cette première partie de la Critique et la plus importante aussi, au cours de laquelle il donne le temps et l'espace comme des propriétés de l'esprit et non de l'objet. Ce n'est pas sans intention, sans doute, qu'il a compris dans la catégorie de l'esthétique l'étude de ces moyens de représentation, à travers lesquels nous n'atteindrions qu'un jeu d'apparences, les opposant à l'éthique qui seule nous mettrait en rapport avec la réalité véritable. Si, selon l'indication de Kant, l'idéalisme détermine dans les domaines où il est appliqué la substitution d'une conséquence et d'un but esthétiques à des conséquences et à un but éthiques, il y aura donc lieu, d'un point de vue d'idéalisme universel, d'attribuer à l'existence des fins strictement esthétiques et non plus éthiques (1). "

D'autre part, l'esthétique s'insinue dans tout acte de connaissance.

" L'état spectaculaire qui trouve sa réalisation plénière dans le sentiment esthétique et y montre son excellence, est mêlé, sous sa forme élémentaire de perception, puis sous les formes de la curiosité, depuis les plus vulgaires jusqu'aux plus nobles, à toutes les modalités de l'existence (2). "

La philosophie, floraison ultime de l'Instinct de connaissance, est à la fois œuvre de science et œuvre d'art. Comme science, elle est la science de la connaissance, comme art, elle est la vision panoramique du monde que soutient la science de la connaissance ; elle est, selon une formule de Carlyle, une " peinture spirituelle " de l'univers.

Ainsi semble se réaliser dans l'œuvre de M. J. de Gaultier, le mariage de la philosophie et de l'art souhaité par Schopenhauer et célébré par lui dans un chapitre capital des Parerga : la Philosophie, la Vie, l'Art et la Science. La philosophie, d'après Schopenhauer, se distingue des sciences positives particulières et se rapproche de l'art, à la fois par son objet, par ses procédés et par ses caractères essentiels. Par son objet d'abord : car tandis que les sciences s'attachent au pourquoi, la philosophie s'attache au comment. Les sciences ne font que dévider, conformément au principe de raison suffisante, l'interminable écheveau des phénomènes, toujours en quête d'une réponse aux pourquoi sans cesse renaissants que suscite chacun d'eux ; la philosophie arrête au passage les formes mouvantes de la vie et les fixe en une fresque ou en un bas-relief où leur image soudain immobilisée apparaît au contemplateur sous le pur aspect de la beauté ! " Le principe de raison suffisante, sous ses quatre formes, ressemble à une tempête sans commencement ni fin, qui entraîne tout dans son tourbillon. La science se perd dans cette recherche indéfinie, emportée par le tourbillon de la causalité. Mais l'art ressemble à la tranquille lumière du soleil que n'ébranle aucune tempête et qui brille à travers celle-ci… Le philosophe n'a pas à s'occuper du " pourquoi ", comme le physicien ou l'historien, il n'a qu'à considérer le " comment ", à le consigner en notions qui sont pour lui ce que le marbre est pour le sculpteur (3). "

Ce n'est pas seulement par son objet que la philosophie s'apparente à l'art. C'est aussi par son procédé : l'intuition (ce que Schopenhauer appelle la contemplation de l'idée) ; c'est aussi par son caractère de plénitude et d'achèvement. Comme l'art en effet et surtout comme la musique que Schopenhauer appelle l'art royal par excellence, la philosophie donne à chaque instant une satisfaction complète à l'esprit : " Elle a, à chaque instant, touché son but qui est de reproduire et d'exprimer le monde (4). "

Comme l'art enfin, la philosophie est une activité réservée à une élite. Elle est d'essence noble. Elle est une chose paucorum hominum. " Comme toute véritable œuvre d'art, l a philosophie est la mesure à laquelle chacun peut juger sa propre taille… Elle n'est pas accessible sans distinction de personne. Elle est comme la Madone de Raphaël, le Don Juan de Mozart, l'Hamlet de Shakespeare et le Faust de Goethe, qui n'existent que selon la mesure de la valeur de chacun, c'est-à-dire qu'ils n'existent à peu près pas pour la plupart des gens (5). "

La conception que M. J. de Gaultier se fait de la philosophie répond trait pour trait à ce signalement. La philosophie, d'après lui, s'attache non au pourquoi, mais au comment ; elle est une simple description de l'intelligence humaine en tant qu'appareil générateur de l'illusion cosmique et elle est aussi une description de cette illusion elle-même. Elle est le livret de la féerie qui se joue sous nos yeux.

Pour M. J. de Gaultiel comme pour Schopenhauer, la philosophie est à tout moment achevée ; puisqu'elle nous présente l'image d'un monde qui atteint à chaque instant toute sa fin (6), en se contemplant lui-même et en jouissant de sa propre beauté par une sorte de narcissisme métaphysique. La philosophie enfin, selon M. J. de Gaultier, est, comme l'art, le privilège d'une élite. Si l'état spectaculaire se trouve en germe dans l'acte élémentaire de la pensée : la perception, et cela chez n'importe quel homme, cet état ne prend pourtant tout son développement et sa nature plénière qu'en quelques esprits qui mettent leur joie suprême dans l'acte contemplatif.

Non seulement M. J. de Gaultier proclame comme Schopenhauer l'originalité de la philosophie vis-à-vis des sciences, mais il met les sciences sous la dépendance de la philosophie ; il fait d'elles, à quelque égard, les " servantes de la philosophie " non dans le sens ancien et périmé de cette expression, mais dans le sens nouveau et subtil qu'autorise l'optique de l'artiste. Cela signifie que les sciences servent, comme la philosophie elle-même, à la satisfaction du sens spectaculaire.

" La philosophie répond à la question que son objet comporte en assignant pour but à l'existence l'apparition d'elle-même à sa propre vue, en montrant que toute l'activité de l'existence, en tant que fait de pensée, se dépense en la production du phénomène et se récupère en sa contemplation. Dès lors, la science qui a pour objet de faire apparaître des aspects nouveaux et plus précis du phénomène, la science assume une valeur indiscutable, dès qu'elle réussit dans cette tâche (7)… " " Il semble ainsi qu'en vue de la fin spectaculaire où elle a reconnu la fin de l'existence, la philosophie ait passé la main à la science seule qualifiée désormais pour assouvir sa passion de connaître dans le domaine de la relation où se rencontrent ses objets (8). "

Ainsi la science, comme la philosophie, ne reçoit sa pleine signification que sous l'optique de l'artiste.

 

NOTES

 

(1) J. de Gaultier, les Deux erreurs de la métaphysique. Revue Philosophique de février 1909, p.129.

(2) J. de Gaultier, Pragmatisme. Mercure de France du 1er février 1909, p.425. - Voir, pour le développement de la même pensée les Raisons de l'Idéalisme, pp. 22-23.

(3) Schopenhauer, Parerga, Philosophie et philosophes, trad. Dietrich (Alcan), p.126.

(4) Schopenhauer, loc. cit. p.130.

(5) Schopenhauer, loc. cit. p.121.

(6) Voir, sur le caractère complet et achevé de la philosophie comme représentation esthétique du monde : la Dépendance de la morale et l'Indépendance des mœurs, p.338.

(7) J. de Gaultier, les Deux erreurs de la Métaphysique, Revue Philosophique de février 1909, p.139.

(8) Loc. cit. p.140