LE PENSEUR ET L'ŒUVRE
M. J. de Gaultier a écrit
quelque part : " On n'enseigne pas l'intellectualisme en une
école (1). " - Il estime d'ailleurs avec Nietzsche que " toute
vraie philosophie est le récit d'une aventure personnelle ".
Nulle philosophie ne répond mieux que la sienne à ce
signalement. La spontanéité de cette pensée est
entière. Aucun impératif scolaire ou professionnel
n'est intervenu dans son orientation initiale ni dans son
développement. M. Jules de Gaultier est un philosophe de race
; non un philosophe de carrière. On sait que les deux ne
coïncident pas toujours. Sa conception du monde est l'expression
directe de sa sensibilité.
Comment cette sensibilité se
révéla à elle même ; comment elle
perçut d'abord le monde ; comment, en fonction de quelles
expériences elle évolua ; comment elle en vint à
s'objectiver sous la forme que nous connaissons, ce sont des
questions sur lesquelles M. J. de Gaultier ne nous fournit pas de
renseignements. La réserve un peu hautaine de sa pensée
le détourne des confidences sur l'intimité de son moi,
sur les sources premières et profondes de sa personnelle
sensation de vie. J'ai pu deviner seulement par quelques mots de lui
que cette sensibilité philosophique, à la fois
passionnée et contenue qui est la sienne, s'éveilla de
bonne heure. Je sais de lui telle notation psychologique d'une
extrême finesse, qui remonte à une période de sa
vie bien antérieure aux années d'apprentissage
philosophique et où s'avère une rare
précocité du sens intérieur. L'œuvre d'ailleurs
parle pour l'homme. La sensibilité philosophique de M. Jules
de Gaultier s'exprime déjà intégralement dans
cette série d'articles publiés dans la Revue Blanche de
décembre 1895 à janvier 1897, sous ce titre :
Introduction à la vie intellectuelle ; première œuvre
qui s'adressait, selon le vœu aristocratique de Stendhal, to the
happy few, à ces intelligences disséminées
à travers le monde qu'il voulait de sa famille
intellectuelle.
Cette introduction fut écrite
presque en entier avant le premier contact de M. de Gaultier avec
Nietzsche. Ce contact, on en trouve la première trace dans un
article de la Revue Blanche intitulé Frédéric
Nietzsche (1er décembre 1898), publié à
l'occasion du Zarathoustra traduit par M. H. Albert et du Par
delà le Bien et le Mal, qui venait de paraître au
Mercure. En 1900 paraît le De Kant à Nietzsche,
bientôt suivi du Bovarysme, de la Fiction universelle, de
Nietzsche et la réforme philosophique, des Raisons de
l'idéalisme, de la Dépendance de la morale et
l'indépendance des mœurs. Il est inutile de rappeler ici
l'impression que produisit l'apparition de cet impérieux De
Kant à Nietzsche et comment la série des œuvres
suivante grossit d'année en année la première
levée des admirateurs et de disciples qu'avait suscitée
cette œuvre magistrale. Un parti-pris de constante clarté, une
impeccable tenue littéraire, une logique inflexible unie
à un vif sentiment de ce qu'il y a d'arbitraire, d'illogique
et d'irrationnel dans l'ensemble comme dans le détail des
choses, l'ingéniosité d'une pensée rompue aux
exégèses les plus subtiles, aux passes les plus
savantes de l'escrime dialectique, un détachement un peu
hautain de contemplateur, une imagination d'artiste qui anime d'une
vie ardente les personnages du drame métaphysique : telles
sont quelques-unes des raisons qui expliquent la séduction
exercée par l'œuvre de M. J. de Gaultier sur les esprits
réfléchis et indépendants,
particulièrement sur ceux de la génération
intellectuelle montante. Combien, parmi ces derniers, au sortir des
philosophies universitaires restées un peu lourdes, un peu
scolastiques, un peu trop imprégnées encore de cet
inexpugnable esprit judéo-chrétien, combien ont
été saisis, à la lecture de M. Jules de
Gaultier, d'un frisson nouveau, de ce frisson que donne l'air
léger et puissamment oxygéné des hauteurs ;
combien ont embrassé d'un regard avide ces perspectives
nouvelles, ces régions solitaires où ne retentit la
parole d'aucun pasteur Brandt et où ne se dresse aucun temple,
ancien ou nouveau. Et, à la place de ces temples, qu'ils ne
souhaitent plus, ils on vu s'ériger un palais merveilleux,
à l'ordonnance logique et aux proportions harmonieuses, qui
semble l'œuvre de quelque Prospéro ou de quelque Merlin
initié aux secret du génie de la Vie et du génie
de la Connaissance.
NOTES
(1) Introduction à la vie
intellectuelle.