QUELQUES POINTS D'INTERROGATION OU
DIFFICULTES
1° Une première question
est celle-ci : pourquoi M. Jules de Gaultier, parti des conclusions
de la Critique de la raison Pure, ne s'en est-il pas tenu à
l'attitude agnostique formulée en De Kant à Nietzsche
?
Cela n'eût-il pas
été plus logique que d'instituer une nouvelle
métaphysique, la métaphysique spectaculaire, cette
métaphysique étant, au fond, comme les autres, une
façon de pénétrer les intentions secrètes
de la nature et l'en-soi des choses, absolument comme si la Critique
de la Raison pure n'avait pas été écrite ? -
Réponse à l'objection : M. J. de Gaultier ne
prétend pas atteindre l'absolu, mais seulement instituer un
symbolisme ou plutôt une série de symbolismes ou
représentations figuratives du monde sous l'optique d'une
sensibilité particulière. Il ne faut pas oublier que
Kant lui-même a fait une hypothèse métaphysique
pour construire la Critique de la Raison pure et justifier
l'agnosticisme (hypothèse de la chose en soi distincte du
phénomène). M. J. de Gaultier, dans sa seconde
philosophie, fait l'hypothèse inverse (négation de la
chose en soi) et édifie logiquement sur cette hypothèse
ses conclusions monistes, phénoménistes et
spectaculaires.
2° Une autre difficulté est
relative au postulat fondamental impliqué dans la notion du
bovarysme. Ce postulat n'est autre que la foi au pouvoir de
l'idée, de la notion inculquée, de l'éducation
et de la morale ; en un mot, la foi au pouvoir de la suggestion
bovaryque sur la pensée et la conduite des hommes. Or, on sait
que ce pouvoir a été nié ou contesté ou,
en tout cas, considérablement réduit par beaucoup de
bons esprits. Un Stendhal, un Fourier, un Gobineau croient qu'en nous
le tempérament, la physiologie, la race font tout ; que les
notions inculquées du dehors, les idéaux que font
miroiter devant nous les éducateurs et les moralistes n'ont
jamais modifié sérieusement notre nature originelle ni
changé le cours de nos désirs, de nos
résolutions et de nos destinée. M. Remy de Gourmont
professe nettement cette opinion. D'autres écrivains ont une
attitude moins nette et même quelque peu contradictoire. Tel M.
Barrès. Voici, en effet, dans le Jardin de
Bérénice les idéologies pédantocratiques
que représente l'ingénieur Charles Martin convaincues
de pauvreté et d'impuissance ; les voici
représentées comme dépourvues de toute
portée, de toute force de pénétration dans les
âmes. Et voici d'autre part M. Barrès, dans les
Déracinés, attribuant au professeur Bouteiller une
influence étonnante et, à mon avis, infiniment
exagérée sur l'avenir de ses élèves
nancéens.
Comment M. J. de Gaultier
solutionne-t-il cette difficulté ? Affirme-t-il, contrairement
à Stendhal, à Gobineau, à M. Remy de Gourmont,
l'influence décisive des idéaux inculqués sur la
conduite des individus ou des peuples ? Il affirme sans doute cette
influence ; cette affirmation, nous l'avons dit, se trouve
impliquée dans l'énoncé même du bovarysme.
Toutefois, il ne croit pas cette influence également puissante
sur tous les hommes. Il distingue deux types d'hommes, qu'il appelle
le type physiologique et le type social. Le premier type, plus ou
moins réfractaire au bovarysme, renferme les natures
originales dans le mal ou dans le bien ; le second type comprend les
natures aisément bovarysables et toutes prêtes à
subir le prestige de l'éducation. Cela revient à dire
que les natures moyennes sont aisément suggestibles ; les
autres non.
Cette solution pourrait suffire ; mais
M. J. de Gaultier, fidèle à la disciple de
pensée qui le porte à donner d'un fait plusieurs
interprétations sur des plans différents entre lesquels
il laisse le choix au lecteur, va superposer à cette solution
psychologique du problème une solution métaphysique.
Celle-ci consiste à traduire le fait du bovarysme en deux
langages interchangeables : le langage psychologique et le langage
physiologique ou mécaniste. Dans le premier langage, le
bovarysme est, pour un individu, ou pour un peuple, le fait de se
concevoir et de se vouloir autre sous l'influence d'un idéal
qu'on lui propose. Dans le second langage, le bovarysme exprime la
rencontre, le conflit et les réactions mutuelles de deux
physiologies dont la plus forte asservit la plus faible
conformément au déterminisme de la force.
3° Voici maintenant une objection
possible contre l'esthéticisme spectaculaire : comment la
Pensée universelle, guidée par un souci de
contemplation et de beauté, a-t-elle pu créer un monde
si franchement laid en quelques-unes de ses parties ; laid d'une
laideur non tragique, ni grandiose, ni effrayante, mais simplement
plate, vulgaire, mesquine, hideuse et dégoûtante ? Cette
platitude du spectacle à certains moments ne justifie-t-elle
pas la sensation d'ennui symbolisée par Nietzsche dans le
mythe du Retour éternel, le Retour éternel de l'homme
petit ? - M. J. de Gaultier répondrait peut-être que
l'Artiste universel a sans doute obéi ici à la loi
scénique du contraste ; que, d'ailleurs, pour qui sait bien
voir, il n'y a rien de vil dans la maison de Jupiter. Cette
réponse ne satisfera peut-être pas les pessimistes
impénitents qui trouvent la pièce
décidément plate et maussade.
4° Nous arrivons à une
dernière et capitale difficulté : celle qui concerne
les rapports de la pensée et de l'action, dans la philosophie
spectaculaire. L'attitude spectaculaire, ont dit certains critiques
s'implique une dissociation de la pensée et de l'action, de la
connaissance et de la vie, à un nihilisme de rêveur
apollinien, à un dilettantisme aboulique, indifférent
et impassible. Ce n'est qu'au prix d'une contradiction que M. J. de
Gaultier s'efforce de sauvegarder dans sa conception du monde les
intérêts de la vie et les droits de l'action.
La contradiction reprochée
à M. J. de Gaultier existe-t-elle ? Elle existerait si M. de
Gaultier avait admis la possibilité d'une dissociation
véritable, complète, absolue, entre la pensée et
l'action, entre la connaissance et la vie. Mais il n'en est pas
ainsi. Fidèle à son principe d'universel
synthétisme, M. J. de Gaultier insiste sur cette idée
que l'amour de la vie et le goût du spectacle, que la
sensibilité instinctive et lma sensibilité
spectaculaire, que la joie de vivre et celle de se regarder vivre
s'impliquent, s'enveloppent, s'excitent mutuellement, comme
l'élément mâle et l'élément
femelle, à la commune ardeur de l'acte et de la jouissance.
Porté à l'absolu et isolé de son contraire,
chacun de ces deux éléments fondamentaux de notre
nature s'abolirait lui-même. L'absolue impassibilité
spectaculaire, telle qu'on l'a prêtée quelquefois
à un Flaubert ou à un Leconte de Lisle, est
irréalisable.
" Les contemplatifs, dit M. J. de
Gaultier, risquent, par l'exagération de leur passion, d'en
voir disparaître l'objet. Ils n'entrent en effet en relation
avec tous ces objets du monde extérieur qu'autant que leur
sensibilité est comme affectée par eux ; quelque joie
à considérer les formes et les couleurs leur rend seule
perceptibles les formes et les couleurs ; quelque émotion au
contact des passions humaines leur permet seule de connaître
les passions humaines. Cette joie de curiosité affirme encore
et maintient l'existence du sujet. Elle joue le rôle de la
couche légère de gélatine qui, au fond de la
chambre noire, se montre sensible à l'action de la
lumière et s'empare, pour le fixer, du reflet des objets. Si
l'on retranche cette joie, comme étrangère à
l'acte même de la connaissance, voici le pur contemplatif
privé de toute communication avec les objets de sa
contemplation (1)… " L'état purement contemplatif serait une
monstruosité, un monstrum per excessum ; il supposerait des
êtres tout en cerveau, comme ces Ases qu'imaginait Renan dans
un avenir lointain de l'humanité. Pour que le spectateur
s'intéresse au jeu de l'acteur, il faut qu'il y ait en lui
quelque chose de la nature de l'acteur, un retentissement des
passions de ce dernier, un écho de ses cris, une
ébauche de ses gestes.
Ainsi le principe du synthétisme
bovaryque s'applique ici une fois de plus et permet au philosophe de
solutionner l'antinomie de la pensée et de l'action. La
passion de contempler et la passion de vivre " puisent le principe de
leur existence à la même source (2) ".
Est-ce à dire maintenant que
cette conciliation des exigences de notre nature active et de notre
nature contemplative écarte tout conflit entre ces deux
parties de notre être toujours en délicatesse l'une avec
l'autre ? Est-ce à dire que les deux natures, unies dans leur
principe, ne vont pas diverger dans leur développement et
s'opposer plus d'une fois l'une à l'autre dans les diverses
combinaisons où elles entreront chez les différents
individus humains ? Evidemment non. - La solidarité originelle
de ces deux natures ne les empêche pas de se mêler en
proportions fort inégales chez les différents
individus. La parfaite harmonie, la proportion idéale entre
elles se trouve réalisée peut-être à de
lointains intervalles en quelques individualités
d'élite, rares exemplaires d'humanité supérieure
dont un Léonard de Vinci ou un Stendhal peuvent donner une
idée, âmes privilégiées chez lesquelles la
jouissance de l'action se double de la jouissance de l'analyse, de la
contemplation et du rêve. - Mais en dehors de ces cas
exceptionnels et, pour ainsi parler, de ces réussites
humaines, l'antithèse de la contemplation et de l'action
reprend ses droits et aboutit facilement à leur divorce. En
général, les contemplatifs ont conscience de leur
inaptitude à l'action ; témoin : Amiel. Et ceux d'entre
eux qui ont voulu être des hommes d'action ont peu
réussi dans ce dernier rôle. Témoin : Benjamin
Constant. Le spectaculaire et l'homme d'action resteront toujours
deux types antithétiques. Le spectaculaire n'est pas un homme
d'action ; l'homme d'action demande à la vie autre chose que
ce que lui demande le spectaculaire.
Tous deux aiment la vie à leur
façon et, comme le remarque justement M. J. de Gaultier, le
spectaculaire n'est pas forcément hindouiste,
shopenhauérien, pessimiste et dépréciateur de la
vie. Mais tous deux aiment la vie pour des motifs différents :
l'un aime la vie pour les thèmes de contemplation qu'elle lui
offre ; l'autre pour les occasions d'agir qu'elle lui fournit.
C'est pourquoi l'attitude
spectaculaire, qu'elle se formule dans l'ordre poétique, dans
l'ordre littéraire ou dans l'ordre philosophique, inspirera
toujours une secrète antipathie et une obligatoire
défiance aux hommes d'action qui sont des hommes de foi, qui
veulent conclure pour eux-mêmes et pour les autres, ce
qu'interdit, nous l'avons vu, l'attitude proprement
intellectuelle.
L'instinct des hommes d'action ne les
trompe pas. Ce n'est pas de l'intellectuel spectaculaire qu'il faut
attendre le coup de clairon vers l'action. L'homme qui ne voit dans
la vie qu'une fiction et un spectacle ne peut, quand il le voudrait,
prendre la vie au sérieux de la même façon et au
même degré que celui qui croit à la
réalité des choses, à la réalité
de son action et de son œuvre.
Cette antithèse de l'homme
d'action et du contemplatif est-elle une objection valable contre la
philosophie bovaryque ? Non ; car cette antithèse même
des deux natures psychologiques entre lesquelles se partage, selon
des modes infiniment variés, l'espèce humaine, cette
antithèse est précisément une condition qui
assure la diversité du drame humain et l'inépuisable
variété des personnages qui figurent sur la
scène du monde.
La philosophie bovaryque justifie ainsi
du point de vue spectaculaire les modes infinis selon lesquels, chez
les individus humains, l'élément actif se combine
à l'élément contemplatif. Il reste toutefois que
la vision de l'univers que nous propose M. J. de Gaultier n'est pas
celle que s'en feront volontiers les hommes d'action. L'univers
bovaryque n'a pas pour eux une réalité et une
consistance suffisantes. Cet univers scénique, si
ingénieusement disposé que soient les jeux de
scène, si régulières que soient les
évolutions des personnages métaphysiques qui s'y
donnent la réplique selon le mouvement alterné des
strophes et des antistrophes, cet univers si habilement construit
qu'il donne à de certains moments l'illusion d'un univers
réel, cet univers, dis-je, n'en garde pas moins un
caractère fictif et irréel, une inconsistance de
rêve bouddhique, qui doit le rendre antipathique à
l'homme d'action, inhabitable pour l'homme d'action, lequel est
toujours un peu philistin, un homme qui " croit comme une brute
à la réalité des choses ".
Par contre, l'univers bovaryque plaira
sans réserves au pur spectaculaire, au dilettante social. -
Nous acceptons pleinement, pour notre compte, cette vision
fantastique et shakespearienne du drame vital, sans éprouver
le désir de voir se durcir les contours fantomatiques des
apparences qui la composent. Nous admirons dans la philosophie
bovaryque la mise en théorie lucide, ingénieuse et
profonde d'une attitude chère à quelques-uns de nos
plus grands penseurs et artistes, un Flaubert, un Leconte de Lisle,
un Anatole France et, du haut du belvédère
spéculatif où nous a conduits M. de Gaultier, nous
contemplons les perspectives panoramiques que fait surgir devant nous
ce prestigieux évocateur de la vie, cet incomparable
impresario métaphysique.
NOTES
(1) Le Bovarysme, p. 265.
(2) Raisons de
l'Idéalisme.