Han Ryner
Des diverses sortes
d'Individualisme
Conférence prononcée le
10 Décembre 1921, pour le dixième anniversaire de
L'IDEE LIBRE (Grande Salle de la Maison Commune)
Camarades,
Sont-ils nombreux - j'entends en dehors
de cette salle - ceux qui peuvent se rappeler avec fierté les
souvenirs d'avant-guerre, ceux qui se rendent avec justice le
témoignage qu'ils sont les mêmes en 1921 qu'en 1913, les
mêmes qu'en 1915 ou en 1917 ?
Nous sommes restés
fidèles à nous-mêmes et cependant nous
n'acceptons pas sans quelque amendement la formule que
grincèrent toujours les girouettes contre les êtres de
fermeté. Oui, nous sommes ceux qui n'ont rien oublié.
Sommes-nous ceux qui n'ont rien appris ? Ah ! de quel détail
abondant et lamentable notre expérience s'est enrichie. Mais
les cadres de notre pensée étaient assez larges et
assez solides pour recevoir, sans en être brisés ou
faussés, le terrible apport nouveau. Pour dire les choses d'un
seul mot et d'un seul exemple, les horreurs de la guerre n'ont ni
surpris, ni diminué, ni même beaucoup augmenté
notre horreur de la guerre.
Enrichis et affermis, nous sommes
restés, pour l'essentiel, tellement les mêmes que si
notre ami André Lorulot, beaucoup plus ordonné et
beaucoup plus archiviste que moi, ne m'avait bienveillamment
rappelé quelle conférence je prononçais devant
vous pour fêter la naissance de l'Idée-Libre, je
risquais, en ce dixième anniversaire de la vaillante revue, de
reprendre le même sujet sous le même titre, d'exposer
à peu près dans le même ordre les mêmes
pensées en les éclairant peut- être de quelques
exemples récents.
Eh ! quoique averti, je ne suis
nullement certain de ne pas suivre aujourd'hui un sentier que j'ai
tracé, d'un premier passage, il y a dix ans.
Cette ancienne causerie s'appelait
paraît-il, "A la recherche du bonheur". A étudier les
diverses sortes d'individualisme ne vais-je pas en quelque
manière dessiner sur la carte de la vie humaine les
différentes routes qui conduisent au bonheur ?
Peut-être, en plus d'un endroit ma parole actuelle recouvrira
exactement, répétera identiquement ma parole ancienne.
Peut-être, dès le début, je m'arrête devant
un obstacle qui, voici dix ans, dès le début
m'arrêta. Je soupçonne que je vous parlais du bonheur
sans avoir tenté de le définir ou sans y avoir
réussi. Et voici que je vais classer les individualismes sans
avoir essayé de définir ce que c'est
qu'individualisme.
Car définir me semble proprement
anti-individualiste. L'individualiste est un homme qui a le sentiment
de la réalité de l'individu et de
l'irréalité de tout ce qui n'est pas individuel et
singulier. Or tous les logiciens déclarent que l'individu
n'est pas définissable ; sa richesse complexe ne saurait
être enfermée en aucune formule ; on ne peut
définir que des termes généraux. Puis donc que
1'individualiste ne croit à la réalité que de
l'individu, définir, pour lui, ce serait dire, non pas ce qui
est, mais ce qui n'est pas. Parce qu'on ne peut définir que
des idées générales, Platon disait
déjà : "Il n'y a de science que du
général", mot qui a été si souvent
répété au cours des siècles et qui le
sera encore.
Je n'examinerai pas aujourd'hui - cela
m'entraînerait trop loin de mon sujet - quelle est la valeur de
la science. Mais définir l'individu, seul réel, est
déclaré impossible par tous les logiciens ;
définir ce qui n'est pas individuel et réel,
définir le général ne semble pas
intéressant à l'individualiste. Je ne suis pas le
premier individualiste qui ait cette impression. Nietzsche a
écrit plusieurs fois contre la définition. Et les plus
anciens individualistes que nous connaissions, les cyniques,
étaient déjà hostiles à toute
définition.
Nous ne connaissons la critique cynique
de la définition que par des exposés hostiles de Platon
et d'Aristote, grands définisseurs. Cependant, à
travers ces réquisitoires que n'équilibre aucune
plaidoirie (puisque toute la littérature cynique est perdue),
il semble que la critique de la définition faite par les
cyniques embarrassait singulièrement les définisseurs
de leur temps. A essayer de la reconstituer, elle paraîtrait
peut- être - si peu individualiste que soit ce mot -
définitive à quelques-uns.
Je n'essaie pas de la reconstituer
historiquement. Je la traduis en termes tout à fait modernes.
Peut-être, à une vieille pensée mal connue,
connue uniquement à travers des exposés d'ennemis, je
mêle un peu de ma pensée.
Puisque l'individu seul est réel
et qu'il est indéfinissable, que sera donc ce qu'on pourra
définir ? Qu'exprime le terme général ? Lorsque
je dis "homme", qu'est-ce que je dis ?
Je résume une certaine
série d'expériences ; je résume toutes les
rencontres à propos desquelles je me suis dit : "homme". Mais,
ma série d'expériences ne correspond avec celle d'aucun
d'entre vous ; aucun d'entre vous n'a rencontré exactement et
uniquement les mêmes hommes, dans les mêmes
circonstances, dans le même ordre, dans le même
état d'esprit. Donc, lorsque je prononce "homme", je dis ma
série d'expériences et vous entendez une autre chose :
votre propre série d'expériences. Mon idée de
l'homme ne coïncide avec l'idée de l'homme d'aucun
d'entre vous. Bien plus, lorsque je dis "homme" aujourd'hui, je ne
dis pas la même chose que lorsque je disais "homme" hier et que
lorsque je dirai "homme" demain. Ma série d'expériences
va s'enrichissant et se modifiant tous les jours.
Non seulement un terme
général exprime une série d'expériences
qui varie pour chacun de nous avec le temps et qui, à plus
forte raison, varie entre nous, mais encore le même mot sert
dans la même bouche à exprimer des séries
d'expériences différentes ; il y a de continuelles
équivoques dans notre parole ; je dis dans la parole de ceux
qui sont de bonne foi.
Si j' affirme, par exemple: "Socrate,
Diogène, voilà des hommes", et si je dis, en parlant
des dernières saletés de Poincaré et de
Clemenceau : "Voilà quelque chose de bien humain", je
résume deux séries d'expériences
différentes et j'emploie les mots homme ou humain dans deux
sens qui ne se ressemblent guère.
Les termes généraux n'ont
donc de sens, pour nous, qu'à la condition de résumer
une série d'expériences qui est différente chez
chacun de nous et qui, chez le même homme est différente
suivant les moments ; il y a des heures où telles
expériences dominent ma pensée et des heures où
ce sont telles autres rencontres. Il y a des moments où,
lorsque je dis homme, je songe à mes grands amis de
l'histoire, Socrate, Diogène, Epicure, Epictète,
Jésus, Spinoza ; et il y a des moments où je dis
"homme" comme on vomit et où je songe à quelques-unes
des bêtes à pain à quoi je me suis heurté
aujourd'hui.
Ainsi, je ne peux pas définir,
même pour moi. La définition, disent les logiciens, doit
être adéquate, s'appliquer exactement au défini
et uniquement au défini. Il m'est impossible de trouver une
définition adéquate, même pour moi seul ; une
définition qui dise exactement ce que je pense quand je
prononce le mot homme. A plus forte raison m'est-il impossible de
trouver une définition adéquate pour les autres.
D'autre part les dogmatiques commencent
toujours leurs exposés par des définitions ; sur ces
définitions, qu'ils prétendent adéquates ou
qu'ils demandent d'accepter, ils appuient des discussions
précises et des démonstrations qu'ils croient
exactes.
Il est prudent de ne pas définir
au commencement d'un exposé, ne serait-ce que pour faire voir
qu'on n'aura pas la naïveté de croire ou la mauvaise foi
de prétendre qu'on a démontré quelque
chose.
Mais d'où vient cette habitude
de définir et d'appuyer sur des définitions des
raisonnements que l'on croit des démonstrations ? Elle vient
de ce que la première science qui se soit constituée
s'appuie sur des définitions, et ces définitions sont
adéquates ; et les démonstrations qu'on appuie sur
elles sont exactes. Je veux parler de la science
mathématique.
Qu'est-ce qui confère un tel
privilège à la science mathématique, à la
démonstration mathématique et à la
définition mathématique ? Oh ! cela est bien simple.
Lorsque j'essaie de définir l'homme, l'individualisme, ou quoi
que ce soit de concret, j'essaie d'enfermer dans une formule une
série d'expériences. En mathématiques, je
n'essaie rien de semblable. En mathématiques, il ne s'agit pas
d'expériences.
Lorsque je définis la ligne par
l'absence de longueur et d'épaisseur, lorsque je
définis la surface par l'absence d'épaisseur, je sais
que, dans la réalité, supprimer complètement une
des trois dimensions, c'est supprimer aussi les deux autres et
supprimer l'objet. Une surface qui, réellement n'aurait aucune
épaisseur, n'existerait plus, disparaîtrait. Lorsque je
définis la circonférence, une ligne dont tous les
points sont à égale distance d'un point
intérieur appelé centre, comme j'ai défini
auparavant le point par l'absence d'étendue et qu'il ne peut
rien exister sans étendue, je sais très bien que ma
définition ne correspond à rien de réel ; je
sais très bien qu'il n'y a pas dans la nature et que l'art ne
peut pas produire de cercles parfaits ; or, un cercle qui n'est pas
parfait n'est pas un cercle.
En mathématiques, ma
définition n'essaie pas de dire ce qui est, elle crée
son objet. Il n'y a pas de cercles avant qu'on ait défini le
cercle ; il n'y a pas de ligne avant qu'on ait défini la ligne
; il n'y a pas de surface avant qu'on ait défini la surface.
Ce sont nos définitions mêmes qui créent la
surface, la ligne, le point, le cercle.
Puisqu'elles créent, puisqu'au
lieu d'essayer de recouvrir exactement quelque chose de réel,
quelque chose d'antérieur à elles, elles produisent
quelque chose d'idéal, ce quelque chose les recouvre
exactement. Les définitions mathématiques, parce
qu'elles créent leur objet au lieu d'essayer de dire ce qui
est, sont exactes, sont adéquates, s'appliquent à tout
le défini et rien qu'au défini.
Parce qu'elles sont adéquates,
elles permettent des démonstrations exactes. Parce que, dans
le cercle, il n'y a que ce que j'y mets, je découvre dans
cette définition toutes les propriétés du cercle
; tous les théorèmes concernant le cercle sortent de la
définition du cercle de même que tous les
théorèmes sur le triangle sortent de la
définition du triangle.
Mais cela est un privilège
exclusif des mathématiques. A moins que nous ne voulions
procéder ailleurs mathématiquement, c'est-à-dire
ne nous préoccuper en rien de ce qui existe et créer
l'objet de notre méditation.
Dès que nous essayons de voir un
peu ce qui existe, dès que nous essayons de saisir un peu de
concret, pour les raisons que je vous exposais tout à l'heure,
nous ne pouvons plus définir exactement. Nous savons que,
lorsqu'il s'agit du concret, la définition, au lieu
d'être au commencement de la science, ne peut venir qu'à
la fin de la science. Elle est un résumé au lieu
d'être un point de départ. Elle n'est jamais tout
à fait adéquate, tout à fait exacte et il serait
absurde d'appuyer sur elle des démonstrations.
Je ne vous définirai donc pas
l'individualisme. Pour ne pas être tenté, en partant de
ma définition, de vous démontrer que ceci est
individualiste et que cela ne l'est pas.
Cependant, pour que vous me compreniez
et pour que je me comprenne moi-même, il faut indiquer à
peu près, entre gens de bonne foi et sans y mettre de malice,
ce que j'entends par individualisme. Tout à l'heure, je vous
disais que le même mot, suivant les moments, a des sens
différents. Je vous donnais l'exemple du mot "homme" où
je puis attacher une idée d'admiration ou une idée de
mépris suivant que je le prononce pour résumer telle
série d'expériences ou telle autre série
d'expériences.
Il en est de même de tous les
mots. Tous les mots ont, pour chacun de nous, des sens multiples. Ces
sens se mêlent, s'embrouillent, se recouvrent comme les cercles
que fait l'eau dans laquelle on a jeté une pierre. Cependant,
nous pouvons, dans une certaine mesure, dire schématiquement,
grossièrement, qu'ils sont concentriques. Si nous allons
à la limite comme les mathématiciens, nous donnons
à chaque mot un sens tellement large qu'il embrasse l'infini,
un sens tellement étroit qu'il ne s'applique plus à
rien, et aussi des significations intermédiaires
innombrables.
Il vous est peut-être
arrivé ou il vous arrivera d'entendre des camarades discuter
sur l'individualisme et l'un d'eux prendre le mot dans un sens
tellement large que tout le monde serait individualiste. En effet, il
ne peut pas y avoir d'individus sans un certain degré
d'individualisme ; il ne peut pas y avoir de pensée qui ne
contienne un grain d'individualisme. A prendre le mot individualisme
dans un sens lâche et vaste, je l'applique à tous les
penseurs. Je puis aussi le prendre dans un sens tellement
étroit, tellement sévère, tellement absolu,
qu'il ne s'applique plus à personne.
Vous avez assisté ou vous
assisterez à des discussions où l'un des adversaires
vous démontre que tel mot s'applique à tous et à
tout, mais l'autre vous prouve qu'il ne s'applique à rien ni
à personne. Le mot, quel qu'il soit, peut-être à
la fois un point sans étendue ou le rayonnant et fuyant
infini.
Un camarade malicieux me
démontrerait avec une égale facilité que je ne
suis pas individualiste ou que tout le monde est individualiste. Vous
entendez bien que ce sont là arguments de polémique. Ce
sont des jeux. Mais, très souvent, celui qui joue le jeu s'y
prend le premier ; il n'est pas de mauvaise foi ; il est
naïf.
Entre le sens si étroit et si
pur du mot qu'il n'y a jamais eu d'individualiste et que
Diogène peut refuser ce nom même à son
maître Antisthène, et le sens large, immense, infini
où M. Charles Maurras lui- même devient un
individualiste puisqu'il s'exprime autrement que son voisin aussi
royaliste que lui, il y a un certain nombre de sens
intermédiaires qui sont les seuls intéressants parce
que seuls, ils disent quelque chose. Dire tout puisque c'est tout
confondre, c'est une façon de ne rien dire.
Mais ces sens intermédiaires
sont multiples, arbitraires. Je puis, de très bonne foi,
prendre tantôt l'un, tantôt l'autre. Cependant il faut
que je connaisse ce risque ; il faut que je m'applique à
l'éviter dans le courant d'une même opération
intellectuelle. Sans quoi ma méditation ne signifierait
vraiment pas grand chose, puisqu'elle se balancerait sur une
équivoque et que, croyant regarder une idée, j'en
apercevrais une autre.
Ainsi, je ne puis pas définir
parce qu'individualiste. Mais je dois indiquer dans quel sens je
prends, maintenant, dans cette méditation-ci, le mot
individualisme.
On détermine surtout par des
négations et des exclusions. Il est arrivé à M.
Clemenceau, par exemple, de se prétendre individualiste. Je ne
prendrai pas le mot dans le même sens que M. Clemenceau. Je ne
le prendrai pas dans le même sens que les bourgeois qui vantent
leur individualisme. Et même, si des camarades - je sais qu'il
y en a - sont surtout préoccupés de questions
économiques, je ne me rencontrerai pas avec eux. Parce que,
d'une manière générale et ce soir en
particulier, je ne m'intéresse pas beaucoup aux questions
économiques. Je ne vous dis pas pourquoi ; je vous indique
seulement que, pour moi, les questions économiques ne peuvent
pas se résoudre directement et que, au contraire, elles seront
presque résolues, lorsque l'on consentira à ne plus les
regarder.
Je pourrais prendre aussi le mot
individualiste dans un sens métaphysique ; je pourrais
chercher quelle est l'essence de l'individu. Je ne me dirigerai pas
non plus de ce côté. Cela est trop profond ou cela est
trop haut. Nous nous perdrions dans le rêve. Or, encore que je
ne veuille rien démontrer, je désirerais cependant
côtoyer de près la réalité.
Je négligerai donc
individualisme bourgeois, individualisme économique,
individualisme métaphysique. J'examinerai seulement les
différentes sortes, ou plutôt différentes sortes
- car je ne suis pas sûr de faire une énumération
complète - de l'individualisme éthique.
J'ai employé le mot
"éthique", mot savant et peu connu, plutôt que "moral"
qui est le mot connu, le mot courant. Parce que je n'aime pas ce
dernier terme ou ce qu'il représente à mes yeux. Je
considère "éthique" comme le nom d'un genre où
je distingue deux espèces : les morales et les sagesses. Et,
au nom des sagesses, je condamne les morales.
Beaucoup d'individualistes, d'ailleurs,
se sont déclarés immoralistes. Je me déclare
quelquefois immoraliste. A condition qu'on entende bien que, par
cette déclaration, je ne renonce pas à rendre logique
et rythmée la conduite de ma vie. Mais j'essaie de rythmer la
conduite de ma vie par la sagesse, et non par la morale (1).
C'est donc un certain nombre de
sagesses individualistes que je vais essayer de distinguer ce
soir.
Les sagesses individualistes, les
individualismes éthiques sont des méthodes pour se
réaliser soi-même. Elles nous donnent sur nous-
mêmes un certain pouvoir. Mais nul pouvoir n'existe qui ne
s'appuie sur un savoir. Aussi, très divergentes bientôt,
les sagesses individualistes partent pourtant d'un même point.
Tout individualisme éthique commence par la formule de Socrate
: "Connais-toi toi-même".
Mais ce précepte si
individualiste a été entendu en un sens peu
individualiste par le plus grand et le plus infidèle des
disciples de Socrate.
Dans un des dialogues les plus
célèbres de Platon, dans le Ménon, nous voyons
Socrate interroger un jeune esclave et, par des questions
singulièrement habiles, l'amener à construire un
carré double d'un carré donné. Si Socrate avait
encore vécu au moment où Platon a écrit le
Ménon, il aurait répété comme
après le Lysis : "Que de choses ce jeune homme me fait dire
auxquelles je n'ai jamais songé !" Peut-être aurait-il
dit plus sévèrement : "Que de choses ce jeune homme me
fait dire qui sont tout à fait contraires à ma
pensée !"
Cette façon de faire trouver en
lui par l'esclave des choses qui n'ont jamais été en
lui, des choses que nous inventons, que nous créons, que nous
rêvons, comme des carrés, des mesures de carrés,
des diagonales, ce n'est pas ce à quoi songeait Socrate quand
il disait : "Connais-toi toi-même". Malgré la calomnie
d'Aristophane, Socrate évite avec soin la métaphysique,
le rêve, les nuées. Si Platon donne au "Connais-toi toi-
même", le sens qu'on lui voit dans le Ménon, c'est qu'il
a une croyance métaphysique singulière. Il s'imagine
que, avant cette existence, nous avons vécu une vie plus
belle, plus consciente, plus lumineuse. Nous avons tout connu dans
cette vie antérieure et maintenant nous pouvons retrouver
quelques réminiscences de ce que nous avons su autrefois. Pour
lui, apprendre, c'est se souvenir.
Cette façon très belle et
très poétique de comprendre le "connais-toi
toi-même" n'a rien d'éthique et d'individualiste, dans
le sens où, ce soir, nous prenons ce mot. L'individualiste ne
cherche en lui que la connaissance de soi-même et non point la
science des choses extérieures ou des inventions
d'Euclide.
Lorsque Socrate dit : "Connais-toi
toi-même", il veut que je me connaisse, non pas
métaphysiquement, non pas dans mon essence, non pas dans ce
qui est insaisissable, mais dans ce qui est saisissable ; il veut que
je sache ce que je suis, ce que je veux et ce que je peux. La
connaissance individualiste de moi-même comprend la double
critique de ma volonté et de ma puissance.
Aujourd'hui, c'est surtout par la
façon dont ils dirigent la critique de la volonté et la
critique du désir que je classerai les divers individualismes
qui m'intéressent.
Lorsque je me demande ce que je suis,
les réponses que je fais sont différentes suivant le
moment ou suivant mon tempérament. Historiquement, je crois
distinguer quatre réponses principales.
Je puis prendre parti pour la vie,
comme dit Nietzsche, ou je puis prendre parti pour l'humanité.
Je puis répondre : "Je suis un vivant" ou "Je suis un homme".
Vous devinez sans peine que, selon que je ferai l'une ou l'autre de
ces réponses, mon individualisme sera très
différent.
Mais, lorsque j'ai répondu "Je
suis un vivant" ou "Je suis un homme", je ne suis pas au bout de mes
hésitations. Ceux qui se répondent "Je suis un vivant"
se demandent quelle est la plus profonde volonté du vivant, la
plus profonde tendance de la vie - car c'est cela qu'ils veulent
réaliser. Ceux qui se répondent "Je suis un homme" se
demandent quelle est la caractéristique de l'homme, ce qu'il y
a dans l'homme de plus particulier, de plus humain, de plus noble -
car c'est cela qu'ils veulent réaliser.
Schématiquement, nous pouvons trouver encore, chez les uns et
chez les autres, deux tendances différentes.
Les individualistes de la vie, de la
volonté de vie, les individualistes du plus profond, comme les
individualistes de la volonté d'humanité, les
individualistes du plus noble, se divisent les uns et les autres en
deux catégories.
Quand je dis "Je suis un vivant", et
que je me demande ce qu'il y a de plus profond chez le vivant si je
m'appelle Nietzsche ou, vingt-quatre siècles auparavant, si je
m'appelle Calliclès, je réponds : "Ce qu'il y a de plus
profond chez le vivant, c'est la volonté de puissance, la
volonté de domination".
"Partout, dit Nietzsche, où j'ai
trouvé quelque chose de vivant j'ai trouvé de la
volonté de puissance ; et même dans la volonté de
celui qui obéit j'ai trouvé la volonté
d'être maître." Mais, est-ce que tous ceux qui ont fait
cette réponse : "Je suis un vivant", tous ceux qui en
eux-mêmes ont pris parti pour la vie et pour la profondeur
continuent la même réponse que Calliclès et
Nietzsche ? Non.
D'autres disent : "Ce qu'il y a de plus
profond dans le vivant, c'est l'amour du plaisir". Pour la
simplicité de l'exposition, sans nous préoccuper des
détails et sans chercher à classer selon
l'époque ou selon l'étage, nous appellerons
nietzschéisme - parce que Nietzsche est le plus
célèbre parmi ceux qui ont pris ce parti
l'individualisme de la volonté de puissance ; et nous
appellerons épicurisme - puisque Epicure est le plus
célèbre entre ceux de cette tendance - l'individualisme
de l'amour du plaisir.
Ceux qui ont dit "C'est un homme que je
veux être" et qui cherchent ce qu'il y a de plus particulier
à l'homme, ce qu'il y a de plus noble dans l'homme, se
divisent aussi en deux tendances. Les uns veulent qu'en eux ce soit
la raison qui domine, les autres que ce soit le cœur.
Ici aussi, sans nous occuper des
époques, pour plus de facilité, nous appellerons
stoïciens ceux qui songent à se conduire suivant leur
raison et tolstoïens ceux qui songent à se conduire
suivant les élans de leur cœur.
Voici donc quatre formes
d'individualisme éthique bien différentes, au premier
aspect au moins, entre lesquelles nous trouverions bien des formes
intermédiaires. Nous pouvons distinguer : volonté de
puissance, volonté de plaisir, volonté de raison,
volonté de cœur.
L'une ou l'autre de ces formes de
l'individualisme nous paraîtra-t-elle décisivement
supérieure ? nous paraîtra-t-elle tout à fait
complète ? Y en a-t- il une qui réponde
entièrement à nos désirs ?
Le nietzschéisme,
l'individualisme de la volonté de puissance, à moins de
le prendre grossièrement, n'est individualiste qu'au
départ. En d'anciennes controverses, avec la quantité
de mauvaise foi qu'apporte dans la discussion même les gens de
bonne foi, il m'est arrivé de refuser à des
nietzschéens le nom d'individualistes parce qu'ils me
refusaient à moi- même le titre disputé.
Au fond, il y avait une âme de
vérité dans le besoin qu'ils éprouvaient de me
refuser la qualification dont ils se glorifiaient et dans le besoin
que j'éprouvais moi-même de les rejeter hors du cercle
individualiste.
Je leur disais : "A qui ne respecte pas
tous les individus, je refuse le nom d'individualiste. Or, le
nietzschéisme ne respecte pas tous les individus. Le
nietzschéisme, morale de maître, admet
nécessairement des esclaves. Nietzsche dit lui- même
insolemment : "Pour tout renforcement, pour toute
élévation du type homme, il faut une nouvelle
espèce d'asservissement." Et il demande à plusieurs :
"Es-tu quelqu'un qui avait le droit de s'échapper d'un joug ?
Il y en a qui perdent leur dernière valeur en quittant leur
sujétion." Le nietzschéisme écrase un certain
nombre d'individus ; il ne respecte pas tous les individus ; en un
certain sens, il renonce à l'individualisme."
Mais le maître lui-même
restera-t-il un individu ? Le maître dépend de l'image
que l'esclave se fait de lui ; il ne reste le maître
qu'à condition de frapper l'esprit de l'esclave soit de
terreur, soit d'amour, et de le tromper. Cette
nécessité ne le fait-elle pas dépendant et
esclave de tous les esclaves ?
Napoléon 1er, dans le fameux
dialogue inconnu d'Alfred de Vigny, s'écrie :
"Quelle fatigue ! Quelle petitesse !
Poser ! toujours poser ! de face pour ce parti, de profil pour
celui-là, selon leur idée. Leur paraître ce
qu'ils aiment que l'on soit, et deviner juste leurs rêves
d'imbéciles... Etre leur maître à tous et ne
savoir qu'en faire. Voilà tout, ma foi ! Et, après ce
tout, m'ennuyer autant que je le fais, c'est trop fort."
Auguste, l'un des hommes les plus
habiles dans la morale des maîtres, dit sur son lit de mort :
"Applaudissez, mes amis, la comédie est finie".
Est-ce que vous croyez qu'un homme qui,
toute sa vie, joue la comédie est un homme libre ? Croyez-vous
qu'il soit un individu ? Rien ne fausse notre pensée comme le
mensonge à notre pensée. Celui qui essaie d'exprimer
exactement, qui essaie de dire sa pensée vraie a beaucoup de
peine à ne pas la déformer dans l'expression.
Croyez-vous que celui qui s'applique à la déformer dans
l'expression ne la déformera pas ensuite dans la
réalité ? Croyez-vous que son mensonge ne
dévorera pas sa vérité et que son masque ne
rongera pas son visage ?
L'individualiste de la volonté
de puissance, s'il se joue dans l'abstrait, je ne sais ce qu'il
devient, - Nietzsche n'a jamais fait de politique - mais, s'il se
joue dans le concret, s'il essaye de vivre sa doctrine, il devient le
plus servile des hommes, l'esclave de tous ses esclaves.
Le nietzschéisme ne me satisfait
pas puisqu'il me rend moins individu que bien des doctrines qui ne se
croient pas individualistes.
Vais-je trouver le salut ou du moins
une satisfaction plus grande dans l'épicurisme, dans la
doctrine de la volonté de plaisir ?
S'il s'agissait de courir au plaisir
dès qu'il se montre, de courir à n'importe quelle
volupté, je serais encore bien esclave. Je me jetterais
souvent sur un appât qui cacherait un piège et
déclencherait un ressort de douleur ; je passerais ma vie dans
les regrets, dans l'inquiétude, dans les tourments.
Mais aucun individualiste n'a entendu
ainsi l'amour du plaisir. Le plus ancien historiquement, le fondateur
de la doctrine, Aristippe déclare déjà que la
grande vertu du philosophe est la maîtrise de soi. Il disait :
"Je possède Laïs ; elle ne me possède pas". Cette
maîtrise de soi peut créer une certaine liberté
et un individualisme durable.
Epicure va beaucoup plus loin.
L'analyse des désirs telle qu'Epicure l'a faite est un des
chefs-d'œuvre de la philosophie de tous les temps. Epicure
distingue en nous trois sortes de désirs. Les uns sont
naturels et nécessaires, comme le besoin de manger ou comme la
soif. D'autres sont naturels sans être nécessaires,
comme le désir de varier mes aliments. D'autres enfin ne sont
ni naturels ni nécessaires, comme le désir de porter un
bout de ruban à sa boutonnière ou d'asseoir ses fesses
sur un fauteuil d'Académie.
Epicure nous dit :
Il faut satisfaire les désirs
naturels et nécessaires. En les satisfaisant nous obtenons des
plaisirs absolus, des plaisirs qui ne peuvent pas être
augmentés. J'ai faim et je mange selon ma faim ; j'ai soif et
je bois selon ma soif : voilà des plaisirs inaugmentables.
Mais, si nous nous en tenons aux désirs naturels et
nécessaires, il faut si peu de chose pour être
heureux.
Les désirs naturels et non
nécessaires, comme l'amour, comme le goût de la
variété dans les aliments ou les boissons, ne nous
donnent pas un plaisir réel ; ils apportent de la
variété dans le plaisir, mais ne créent pas de
plaisirs nouveaux. Il faut les satisfaire quand l'occasion nous offre
facilement leur objet ; il faut les mépriser dès qu'il
nous engageraient dans quelque embarras et dans quelque
difficulté.
Les désirs qui ne sont ni
naturels ni nécessaires sont nos ennemis. Ceux- là, il
faut nous en débarrasser complètement. Sans quoi nous
ne pouvons espérer aucun bonheur ni aucune liberté. Le
désir des honneurs n'est jamais satisfait. Quand je suis
chevalier de la Légion d'honneur, je veux être officier
: quand je suis officier, je veux être commandeur ; quand je
suis commandeur, il me faut la plaque -je crois que ça
s'appelle la plaque - de grand- officier. Plus j'ai l'argent plus
j'en veux. M. Loucheur, quand il est arrivé à son
premier milliard, fut tourmenté du besoin d'avoir son second
milliard beaucoup plus que je ne peux être tourmenté par
la recherche des quelques francs dont j'ai besoin. Ces basses
démangeaisons s'exaspèrent à être
grattées.
Ainsi, dit Epicure, satisfaisons les
désirs naturels et nécessaires. Satisfaisons, quand
l'occasion n'est pas difficile, les désirs naturels et non
nécessaires. Supprimons complètement en nous les
désirs qui ne sont ni naturels ni nécessaires. Cette
méthode nous rendra heureux autant que peuvent l'être
les dieux que nous imaginons. Lorsque je n'ai pas faim et que je n'ai
pas d'indigestion, lorsque j'ai mangé à ma faim et pas
plus que ma faim, lorsque je n'ai pas soif, lorsque je ne souffre de
rien, lorsque je n'ai ni trop froid ni trop chaud, je suis un
être parfaitement heureux.
Pourquoi suis-je parfaitement heureux ?
Parce que le bonheur est l'activité naturelle de tout notre
être ; c'est l'activité naturelle et facile de tous nos
organes, organes physiques d'abord, organes internes ensuite.
D'après Epicure, les plaisirs du
corps sont premiers. Les joies de l'esprit ne peuvent venir
qu'ensuite ; elles s'appuient, comme sur une base nécessaire,
sur les plaisirs de corps. Notre esprit n'est d'une activité
belle et joyeuse que si notre corps a reçu les faciles
satisfactions qu'il exige.
Cependant, ces plaisirs de l'esprit
fils des plaisirs du corps, sont des fils plus grands que leurs
pères.
Et voici qu'Epicure arrive, grâce
à la doctrine de ce qu'il appelle le plaisir constitutif,
à supprimer toute douleur.
Nous supprimons d'abord la douleur en
satisfaisant les désirs naturels et nécessaires. Mais
si, par hasard, nous ne les pouvons satisfaire, pourvu que nous
soyons montés jusqu'où monte Epicure, nous restons
encore heureux. Si j'éprouve une douleur dans une partie de
mon corps, cela ne m'empêche pas d'avoir d'autres organes qui
agissent librement et dont je puis jouir. Sur les organes qui
agissent librement je porte mon attention au lieu de la donner
stupidement à l'organe qui souffre.
Un de mes amis me racontait qu'en
chemin de fer il avait eu la maladresse de mal placer sa main et
d'avoir deux doigts écrasés par une portière
brutalement refermée. Ceci se passait au mois où la
saison est la plus belle, aux environs de la Pentecôte, en
Normandie ; il revenait vers Paris ; il enveloppa d'un mouchoir ses
doigts sanglants et il leur dit : "Ce n'est pas encore vous qui
m'empêcherez de voir la beauté des fleurs et des
arbres". Tout le long de la route, au lieu d'être le maladroit
qui soufre de ses deux doigts, il fut l'homme habile,
l'épicurien qui jouit de ses deux yeux.
N'élargissons pas nos maux
inévitables. Pas de malheur suggéré et
artificiel. Il y a toujours en nous des joies multiples et c'est
à ces joies qu'il faut nous donner, non aux douleurs. Etres
complexes, penchons- nous pour la cueillir, vers la richesse de nos
joies et laissons se faner, négligée, la
pauvreté de nos douleurs.
Epicure, mourant d'une maladie,
parait-il, atrocement douloureuse, de la pierre, écrivait
à son ami Idoménée :
"Je t'écris au dernier et par
conséquent au plus heureux jour de ma vie. Je soufre de
douleurs de vessie et d'entrailles telles que je ne crois pas qu'on
puisse en éprouver de plus fortes. Mais le souvenir de mes
dogmes, de mes découvertes, de mes amitiés me remplit
d'une joie supérieure où se noient tous les maux de mon
corps."
L'Epicurien arrive à accumuler
ses plaisirs, à porter toute son attention sur ses joies,
à jouir de tous ses bonheurs d'hier comme de ceux
d'aujourd'hui et de ceux de demain. Sous cette immensité de
bonheur, il cache les petites douleurs qu'il ne peut éviter,
ou plutôt il en fait encore de la joie. Dans cet océan
de joie, une goutte d'amertume ne peut qu'augmenter le bonheur en lui
donnant une saveur plus piquante.
Ainsi, l'épicurisme bien
compris, élevé jusqu'où l'élève
Epicure, c'est en effet le bonheur continuel, la liberté
d'esprit continuelle, l'indéfectible individualisme.
Est-ce que tous les Epicuriens sont
arrivés au même degré qu'Epicure ? Permettez-moi
de ne pas répondre. Certains Romains se sont piqués
d'épicurisme. Le Romain, qu'il ait des empereurs ou des papes,
qu'il soit la brute violente ou la bête sournoise et
religieuse, a toujours gâté tout ce qu'il
touchait.
Soit parce que certains Epicuriens
avilissaient la doctrine d'Epicure, soit parce qu'il y avait quelque
chose d'un peu équivoque dans les mots dont le maître
même se servait, d'autres individualistes ont combattu cette
doctrine. Les stoïciens se sont toujours dressés contre
les Epicuriens.
Les Stoïciens veulent qu'on
obéisse à la raison et non au plaisir. Remarquez que
l'obéissance au plaisir, après l'analyse du
désir telle qu'elle a été faite par Epicure, est
bien aussi soumission à la raison. Le stoïcisme et
l'épicurisme différent dans les mots plus que dans les
choses.
C'est ce qu'exprimait
Sénèque lorsqu'il appelait Epicure un héros
habillé en femme.
Le Stoïcien veut que
j'obéisse à ma raison. De même que la recherche
du plaisir direct et certain épicurisme compris d'une
façon étroite ne me laisserait aucune liberté ;
de même le stoïcisme, compris d'une manière
étroite, ne me laisserait ni grande liberté ni grand
individualisme. Mais les grands Stoïciens, Zénon,
Cléanthe, Epictète ne l'ont pas compris ainsi. Encore
qu'ils mettent l'accent sur l'obéissance à la raison,
ils sont des êtres complets, ils sont des hommes. Quand la
raison ne s'y oppose pas, qui doit tout régler, ils veulent
que nous obéissions aussi à nos instincts et à
notre cœur.
Qu'est-ce que la raison commande
d'après les Stoïciens ? D'être harmonieux, de
suivre la nature. Mais la nature humaine est chose complexe et la
raison elle-même nous éloigne de supprimer nos
richesses.
Les Stoïciens disaient : L'homme
est naturellement ami de l'homme. Qu'est-ce que cette façon de
comprendre la nature sinon l'obéissance au cœur ?
Les Stoïciens disaient que nous
devons être des harmonies. Une harmonie ne se forme pas d'une
seule note, d'une seule tendance nous devons donc concilier en nous
des tendances multiples. Seulement les Stoïciens veulent que
nous établissions une puissante hiérarchie
intérieure et que nous maintenions la raison au-dessus de
tout. Ces Stoïciens, par exemple, qu'on accuse de manquer de
cœur ont les premiers inventé le mot charité, mot
devenu bien laid ; devenu, dans la décadence
chrétienne, le synonyme de l'aumône, avilissante pour
deux êtres. Mais primitivement charité signifie
grâce, exprime l'amour avec tout son cortège de
spontanéités et de sourires. Ce sont les Stoïciens
qui, les premiers, - je traduis mot à mot une parole de
Cicéron - ont inventé "la vaste charité du genre
humain", c'est-à-dire l'amour pour tous les hommes.
Epicure donnait une grande place au
cœur. Les Epicuriens sont célèbres par leurs
amitiés. Lorsque les statuaires représentaient Epicure,
ils sculptaient toujours derrière lui le visage de
Métrodore. Vous ne trouverez jamais un buste d'Epicure seul ;
toujours des bustes géminés unissent, pour
l'immortalité de l'art, les deux amis.
Seulement l'Epicurien n'aime que ses
amis, tandis que le Stoïcien répand sur tous les hommes
son cœur généreux.
Vous voyez combien les Stoïciens
se rapprochent de ceux que j'appelais tout à l'heure les
Tolstoïens, de ceux qui cherchent dans leur cœur la
chaleur de la vérité.
A comprendre l'épicurisme
étroitement, on supprimerait le cœur et la raison. A
comprendre étroitement le stoïcisme, on supprimerait le
cœur et l'instinct. A comprendre étroitement le
tolstoïsme, on supprimerait l'instinct et la raison. Mais
jamais, sauf des disciples naïfs et étroits ou des
ennemis partiaux, personne n'a compris ainsi une grande
doctrine.
Tolstoï, tout en faisant surtout
appel au cœur, accorde une grande place à la raison,
à la critique, à la lumière. Il n'y a pas dans
l'être humain de chaleur véritable sans lumière,
ni de lumière véritable sans chaleur. Nous ne pouvons
pas admettre l'une quelconque de ces doctrines prise dans un sens
étroit et exclusif. Mais n'importe laquelle, si nous lui
laissons le sourire, la largeur, l'équilibre que lui ont
donnés ses meilleurs partisans nous conduit à la
vérité individuelle.
Le parti-pris, chez les doctrinaires,
est certainement dans les mots plus que dans les choses. Ils
discutent parce que les uns mettent l'accent ici et que les autres le
mettent là. Qu'importe, s'ils arrivent tous à la
vérité totale.
Que m'importe qu'on me dise : "Vous
êtes un vivant prenez parti pour la vie", ou qu'on me dise :
"Vous êtes un homme, prenez parti pour l'humanité". Pour
que je sois un homme, il faut que je sois un vivant et, si je
n'étais pas un homme, que m'importerait d'être un vivant
?
Les anciens se posaient des
problèmes ingénieux, amusants, un peu ridicules
parfois. Carnéade demandait à Chrysippe : "Aimerais-tu
mieux être une raison d'homme dans le corps d'un âne ou
une intelligence d'âne dans un corps d'homme ?" Nous ignorons
ce que Chrysippe répondait. Répondons pour lui : "Je ne
veux être ni l'un ni l'autre. Je veux être un homme
complet. Je veux être, dans un corps d'homme, une
vérité d'homme, une lumière et une chaleur
d'homme, un cœur et une raison d'homme."
Il faut arriver à s'harmoniser.
Il faut arriver à trouver tout en soi et à tout
respecter. Telle est bien la pensée des premiers
Stoïciens lorsqu'ils conseillaient : "Vis
harmonieusement".
Peu importe la forme d'individualisme
d'où je pars si j'arrive au sommet d'où l'on voit tout
l'horizon. Pendant que je monte, je suis sur une côte ou sur
l'autre ; une partie du sommet me reste cachée. Mais, par les
différents sentiers sur les deux côtés, on arrive
à la crête hautaine d'où se découvre tout
l'horizon et toute la vaste vérité.
Même le nietzschéisme que
nous semblons avoir rejeté complètement pourrait se
défendre. Nous l'avons repoussé parce que
historiquement alors qu'Epicure est arrivé à
l'individualisme complet, alors que les grands Stoïciens et les
grands cœurs sont arrivés à l'individualisme
complet, Nietzsche s'est arrêté en chemin. Qui nous
empêche de continuer la route négligée ? S'il
n'était pas devenu fou, pour des raisons organiques, ne
l'aurait-il pas continuée lui-même ? Ne serait-il pas
arrivé au sommet qu'habitent Epicure et Epictète ?
Peut- être, si Epicure était devenu fou à 35 ans,
il ne serait pas arrivé non plus à la
vérité totale, il serait resté enlisé
dans les marécages et les plaisirs d'en bas. Si
Epictète était mort jeune ou devenu fou, serait-il
arrivé par la raison jusqu'à la vérité du
cœur ? Si Tolstoï était mort ou devenu fou assez
jeune, il ne serait pas arrivé par le cœur à la
vérité de la raison.
Le chemin que Nietzsche n'a pas pu
finir, ceux qui se sentent attirés davantage vers le sentier
de Nietzsche, qu'ils l'achèvent donc. Il y a une façon
de comprendre la volonté de puissance qui est très
belle ; il y a même plusieurs façons très belles
et très complètes de la comprendre. La volonté
de puissance, erreur si elle doit s'exercer brutalement sur d'autres
hommes, devient vérité si cet impérialisme m'est
tout intérieur, si c'est moi-même que je veux dominer,
que je veux créer. Elle devient aussi vérité si
cette domination, je veux l'exercer sur la nature des choses et non
plus sur mes semblables. Voici deux méthodes pour continuer
Nietzsche, le compléter, le rendre un aussi bel individualiste
qu'Epicure ou que les grands Stoïciens et les grands
cœurs.
Que chacun prenne, suivant son
tempérament et les dominantes de sa jeunesse, le chemin qui
lui agrée. Pourvu que sa vaillance dure et qu'il ne se laisse
pas tomber aux premières étapes, il arrivera au sommet,
il arrivera à la vérité totale, à la
liberté rythmée de son cœur et de sa raison. Il
arrivera à l'harmonie complète de l'individualiste
complet.
(1) Sur les
différences essentielles entre ce que j'appelle morale et ce
que je nomme sagesse, on peut consulter soit Le
Subjectivisme, soit ma
Petite causerie sur la
sagesse.