Paul FAUCONNET
1902
Compte rendu dans la Revue
Philosophique du Précis de
Sociologie, Paris, Alcan, 1901, 1 vol.
in-18, 188 pages, Bibliothèque de Philosophie Contemporaine.
Même si ses critiques sont globalement fondées, Paul
Fauconnet (1874-1938) n'est de toute manière guère
enclin à dire du bien de Palante. Fauconnet, collaborateur
à L'Année
sociologique, fait partie des
fidèles de Durkheim et l'on sait bien que ce dernier
n'était guère apprécié de
Palante.
M. Palante a voulu " exposer suivant un
plan simple les résultats les mieux établis et les plus
utiles à connaître en sociologie ". Son Précis
est divisé en cinq livres.
Le livre Ier définit la
sociologie et sa méthode. La sociologie n'est autre chose que
la psychologie sociale, c'est à dire " la science qui
étudie la mentalité des unités
rapprochées par la vie sociale… Elle recherche les rapports de
la conscience individuelle et de la conscience sociale. Tantôt
elle met en lumière les points de contact qui peuvent se
rencontrer entre ces deux consciences, tantôt elle insiste sur
leurs contradictions et les conflits qui en résultent. " M.
Palante accorde que de telles études sont plutôt
littéraires que scientifiques : " Le sociologue doit
s'attacher à la considération de l'aspect subjectif des
phénomènes sociaux au moyen d'une intuition
psychologique analogue à celle qu'emploient le romancier, le
moraliste, et d'une manière générale le peintre
social. " Par suite toute tentative pour déterminer avec
rigueur la méthode sociologique est vaine et dangereuse : "
Qu'on se garde des dogmatismes excessifs et des
réglementations trop rigoureuses. Elles courraient risque de
tout fausser. " Il faut faire la part large aux diverses
méthodes, descriptives et historiques, classifiante,
psychologique abstraite, psychologique concrète : seules la
méthode objective (Durkheim) et la méthode biologique
(Schaeffle, Spencer, Worms) doivent être
éliminés. - Les autres parties de l'ouvrage
défient l'analyse : on y trouve l'énoncé et la
discussion sommaires de lois fort nombreuses, l'exposé et la
critique extrêmement rapides d'une foule de théories. Il
suffira de donner quelques titres pour faire apercevoir la
diversité et l'ampleur des questions abordées par M.
Palante. Le livre II (p. 36-68 : Comment les sociétés
se forment) est un examen des théories sur le principe
générateur des sociétés. Le livre III est
intitulé : Comment les sociétés se conservent ;
le livre IV : Comment les sociétés évoluent ; le
livre V : Comment les sociétés se dissolvent et
meurent. De tous ces chapitres, si nombreux et si brefs, une seule
idée se dégage nettement, idée que M. Palante
exprime à toute occasion au cours de son livre et à
laquelle il réserve entièrement les deux chapitres de
sa conclusion (La conscience individuelle et la conscience sociale ;
Socialisme et individualisme) : c'est une certaine conception des
rapports de l'individu et de la société. Pour M.
Palante la conscience sociale est actuellement oppressive, l'individu
doit réagir contre elle, car sa conscience " est la
mère de l'Idéal, le foyer de lumière et de vie,
le génie de libération et de salut ". Tous les
dogmatismes sociaux, qui " posent l'existence de la
société comme antérieure et supérieure
à celle de l'individu " doivent être rejetée : le
progrès consiste " dans une diminution progressive des
exigences sociales, dans une diminution de l'esprit grégaire,
de l'Egoïsme de groupe, père de tyrannie et de mensonge.
" Aussi le socialisme n'est-il légitime que comme un moment
dans le développement de l'individualisme, s'il étouffe
les germes de dogmatisme qui sont en lui, et reconnaît la
nécessité de l'inégalité individuelle et
de la lutte des individus. C'est chez Nietzsche que M. Palante trouve
" le vrai principe de tout socialisme vrai et de toute
démocratie : la valeur et le prix infini de la personne
".
Le livre de M. Palante ne donne pas ce
que le titre promet. On n'y trouve ni un tableau fidèle et
suffisamment complet des doctrines contemporaines, ni l'exposé
systématique de théories élaborées ou
adoptées par l'auteur.
Abstraction faite de toute opinion sur
les idées dont s'inspire l'ouvrage, le lecteur informé
y remarquera d'importantes lacunes et de graves inexactitudes. Nulle
part M. Palante ne donne, je ne dis pas la bibliographie, mais
l'indication sommaire des œuvres principales : on pourrait croire,
après l'avoir lu, que l'œuvre de Simmel, ou celle de
Steinmetz, consiste en un court mémoire paru en
français. Certaines doctrines, comme celle de Gumplowicz ou de
de Greef, sont complètement passées sous silence ou
sont l'objet d'une simple mention ; d'autres sont
présentées dans des termes qui les rendent
méconnaissables (Ratzel, Durkheim) ; la plupart sont
résumées en quelques lignes et de telle façon
qu'il n'est pas possible d'apercevoir leur caractère
essentiel, leur place dans l'ensemble des systèmes
sociologiques. M. Palante en effet, a distribué les doctrines
analysées d'une façon arbitraire : nulle part il n'a
marqué leur succession historique (le chapitre intitulé
Histoire de la Sociologie a exactement deux pages et demie) ou leurs
relations logiques ; et, ce qui est plus grave, il en a
déformé plusieurs en les faisant entrer dans des cadres
qui n'étaient pas faits pour elles. C'est ainsi qu'à la
page 39 se rencontrent douze doctrines qui sont
présentées comme les solutions différentes
apportées par les sociologues à un même
problème ; il semblerait qu'à cette question : quel est
le fait générateur des sociétés, Ratzel
répond : c'est le milieu physique et géographique,
Bouglé : c'est le nombre, la densité et la
mobilité de la population, Giddings : c'est la conscience
d'espèce, etc. Ces sociologues feraient sans doute quelques
réserves sur cette manière d'exposer leurs
idées.
D'autre part, le résumé
qui précède a fait connaître la doctrine au nom
de laquelle M. Palante choisit, classe et apprécie les
théories qu'il examine. La sociologie est une " psychologie
sociale " dont les procédés rappellent ceux du
romancier et du moraliste. Autrement dit, il n'y a pas de science des
phénomènes sociaux, et le mot sociologie n'a pas de
sens. Mais alors pourquoi employer ce terme que Comte a
créé pour désigner cette science ? Pourquoi
donner l'appareil de la science à des idées auxquelles
on ne reconnaît aucun caractère scientifique, pourquoi
parler de méthodes, de lois et de classifications ? Si du
moins la plupart des sociologues avaient de la sociologie la
même conception que M. Palante, c'est à eux et non
à lui qu'il faudrait s'en prendre ; mais il n'en est pas
ainsi. La plupart des sociologues estiment que la sociologie est une
science et c'est à la constitution d'une science que, bien ou
mal, ils entendent travailler. M. Palante est donc pour eux un
adversaire : son livre devrait être la condamnation
motivée de cette pseudo-science, de ses méthodes et de
ses résultats. Tout au plus y trouve-t-on quelques objections
auxquelles l'auteur ne semble pas attacher lui-même une
sérieuse importance. Il indique nettement quelles doctrines il
rejette : mais les motifs de son choix sont d'ordre affectif, il ne
le cache pas un instant. - C'est qu'en réalité
l'exposé et la critique des théories sociologiques ont
été pour lui chose secondaire. Il travaille au triomphe
d'une morale et d'une politique, et non à la solution d'un
problème scientifique. M. Palante est un moraliste
individualiste, disciple démocrate de Nietzsche : il voit dans
certaines théories sociologiques, - dans certaines
théories socialistes aussi, - une menace pour les doctrines
individualistes ; il a voulu le dire et distinguer de ces
théories celles qu'il juge moralement bonnes. Evidemment un
pareil dessein était inconciliable avec le dessein d'exposer
le résultat des recherches sociologiques contemporaines.
Chaque page du précis pourrait servir à le prouver. Je
rappellerai le chapitre " sur le principe générateur
des sociétés " ; il semble qu'il s'agisse d'un
problème scientifique et de fait M. Palante examine des
théories purement scientifiques comme celle de Ratzel. Mais,
à ces théories qu'il rejette, il en oppose une autre
qu'il présente en ces termes : " Comme Tarde, Mazel
prône l'effort, l'initiative individuelle… " Et le sens qu'il
donne au mot " principe " lui permet d'écrire : " Il ne faut
pas d'ailleurs attendre d'un principe social quel qu'il soit le
Paradis sur la terre. "
M. Palante désigne souvent
l'ensemble des idées qu'il défend du nom de philosophie
sociale : c'est le terme qui convient. Il est parfaitement
légitime que la pensée philosophique, qui de tout temps
s'est appliquée à déterminer les fins morales
respectives de l'individu et de la société, s'efforce
d'interpréter les résultats de la sociologie naissante.
Mais il serait manifestement déraisonnable de condamner la
science et de rejeter ses affirmations parce qu'on les croirait
inconciliables avec des opinions éthiques.
Si véritablement
l'incompatibilité existait, le philosophe n'aurait que deux
ressources : ou bien changer sa philosophie ou bien démontrer,
par une argumentation scientifique, que la science s'est
trompée. M. Palante a cru, au contraire, que quelques
affirmations et quelques raisonnements très
généraux suffisaient à infirmer non pas
seulement telle ou telle théorie, mais l'ensemble des
tentatives faites de tous côtés pour
l'élaboration d'une sociologie vraiment digne de ce nom. Aussi
son travail reste-t-il un simple exposé de ses opinions
philosophiques sur la société. Il est malheureusement
vrai, d'ailleurs, qu'un grand nombre de travaux dits " sociologiques
" méritent, à cet égard, les mêmes
reproches que le Précis ; à ce titre, et par ses
défauts mêmes, ce petit livre est un spécimen
intéressant de la littérature sociologique
contemporaine.