Emmanuel FOURNIER

2004

Le Compte rendu qui suit est paru dans le numéro 432 (juin 2004) du Magazine littéraire.

Georges Palante, éloge de la misanthropie.

Qui, aujourd'hui, lit Georges Palante (1862-1925) ? Pas grand monde. Les efforts de ses admirateurs n'y font rien. Quatre-vingts ans après sa disparition, Palante connaît un insuccès à peu près égal à celui dont il eut à souffrir de son vivant. Louis Guilloux, qui avait été son élève et qui s'en était servi comme modèle du malheureux Cripure, le professeur de philosophie du Sang Noir, a laissé un souvenir assez juste du calvaire que fut son existence. Rien ne va plus à l'école, entend-on souvent dire de la part des nostalgiques, qui vantent la larme à l'oeil les mérites de la IIIe république. A cette époque, les maîtres étaient respectés ! Vraiment ? Il en est un en tout cas dont l'autorité n'attendit pas mai 68 pour subir les assauts de la jeunesse. Dans le roman de Guilloux, Cripure (alias Palante) apparaît bien plus comme une victime incapable de contrôler les chahuts dont il est l'objet que comme un maître terrible dirigeant à la baguette les jeunes esprits avides de connaissances ! Si l'on ajoute à cela des malformations physiques qu'il traîne comme un fardeau depuis l'enfance, une vie affective que l'on peut sans contredit qualifier de contrariante, et des vexations sans nombre dans ses diverses tentatives pour intégrer l'Université, on comprend aisément que Palante ait produit une oeuvre à la tonalité sombre...

La même idée traverse l'ensemble des écrits réunis dans ce volume : l'individu doit se protéger contre toutes les institutions susceptibles de le menacer dans l'épanouissement de ses potentialités. La tyrannie du collectif est à chaque coin de rue. Quand l'individu a échappé à l'esprit de corps, il doit se méfier de l'esprit administratif, mais sans oublier surtout que l'esprit de petite ville n'est pas loin, prêt à le dévorer tout cru, si l'esprit de famille ne s'en charge pas. La seule conclusion qui semble s'imposer est que la vie en société est tout bonnement impossible. Au chapitre de la misanthropie, Palante a parmi les philosophes de sérieux rivaux, et notamment Schopenhauer. Mais il le cite à longueur de pages !

Il y a incontestablement des accents nietzschéens dans cette critique passionnée de toutes les formes de grégarisme. Mais comme le montre fort bien Michel Onfray dans la belle préface qui ouvre ces Oeuvres philosophiques, le nietzschéisme de Palante a une coloration bien particulière. Il s'agit d'un nietzschéisme de gauche, curieux mélange de socialisme et de pensée libertaire. La formule connaîtra un certain succès par la suite.

* * *

Suite au compte rendu d'E. Fournier, nous avons anvoyé au Magazine Littéraire la lettre suivante, qui est parue dans le Numéro 433. Les passages en italiques ont été retirés par le Magazine Littéraire.

Monsieur,

Je me permets par cette lettre de réagir au compte rendu des Oeuvres Philosophiques de Georges Palante qui est paru dans le dernier numéro du Magazine Littéraire.

Il est clair que M. Fournier connait très mal son sujet, ce qui ne l'empêche pas d'exécuter Palante en quelques phrases reposant la plupart du temps sur des faits erronés.

En effet, que sait-il du succès rencontré par Palante de son vivant ? Sait-il que ses livres ont été chroniqués et assez souvent en termes positifs dans la plupart des grandes revues philosophiques de l'époque ? Sait-il que plusieurs de ses livres ont été traduits dans une dizaine de pays ? A-t-il oublié qu'il a tenu pendant plus de douze ans la chronique philosophique du Mercure de France et que presque tous ses livres ont été édités chez Alcan qui n'était pas un éditeur de second ordre ?

M. Fournier semble découvrir aujourd'hui Georges Palante et il imagine qu'il en va de même pour tout le monde. A-t-il oublié que, depuis plus de quinze ans, les éditions Folle Avoine proposent aux lecteurs la plupart des oeuvres importantes de Palante ? Selon toute évidence, il ignore tout cela. Focalisé sur sa lecture de la préface de Michel Onfray (il faut bien se raccrocher à quelque chose quand on ne maîtise pas son sujet), il ne retient que les clichés habituels : la vie conjugale difficile, les problèmes de santé, les diffrérends avec la Sorbonne... A ce sujet, où a-t-il vu que Palante avait fait "diverses tentatives pour intégrer l'Université ?" Nous en connaissons une, le refus de sa Thèse (Les Antinomies entre l'Individu et la Société) ; M. Fournier semble avoir la chance d'en connaître d'autres !

Le problème, c'est que M. Fournier - il n'est pas le seul - s'acharne à vouloir croire que le Cripure du Sang Noir (de Louis Guilloux) offre un portait " assez juste " de Palante... Rappelons que Cripure est un personnage de roman, un personnage qui reprend, en les exagérant parfois très fortement, des traits de Palante. Si M. Fournier s'était intéressé de plus près à la "vraie" vie de Palante, il aurait pu constater que les témoignages vantant ses mérites et ses qualités en tant que professeur sont aussi nombreux, sinon plus, que ceux qui affirment le contraire. Il aurait ainsi évité la rédaction d'un paragraphe sans queue ni tête sur l'histoire du chahut à l'école depuis mai 68.

Autres points contestables dans le compte rendu de M. Fournier : sa référence à la "misanthropie" de Palante et son allusion au soi disant pillage effectué par celui-ci dans l'oeuvre de Schopenhauer. Sur ce dernier point, il est incontestable que Palante appréciait beaucoup l'auteur du Monde comme Volonté et comme Représentation, mais dire qu'il le "cite à longueur de page" est tout simplement faux. Concernant la "misanthropie" de Palante, la très grande majorité des témoignages le concernant insiste sur son amabilité et son respect des autres. M. Fournier confond "misanthropie" et "athéisme social", "goût de la solitude" et "individualisme".

Ces considérations nous amènent à reprendre la première phrases de l'article de M. Fournier : "Qui, aujourd'hui, lit Georges Palante (1862-1925) ? Pas grand monde." Il y a sans doute du vrai là dedans, même si le nom de Palante est sans doute plus connu que ce qu'il pense. Ce qu'il faut également comprendre, c'est que dès le debut Palante a dû faire face à toute une catégorie de critiques qui, au lieu de le lire et d'essayer de le comprendre, ont préféré le condamner, quitte à faire usage, pour cela, de tous les artifices offerts par leur mauvaise foi. M. Fournier a choisi de s'inscrire dans cette déplorable lignée. Libre à lui. Nous lui souhaitons d'être un jour au moins aussi connu, reconnu et apprécié que Georges Palante et qu'aucun critique ne sera jamais amené à poser la question suivante : "Qui lit aujourd'hui Emmanuel Fournier ? Pas grand monde".

Dans le même numéro, E. Fournier nous répond :

Est-ce porter un jugement négatif sur une oeuvre que de souligner qu'elle est très peu lue ? Je ne vois pas très bien en quoi. Dans le cas de Palante, c'est énoncer une vérité incontestable. Et cela n'empêchera pas ceux qui veulent le lire de se procurer ses écrits. Je vous concède que le fait d'insister sur les aspects les plus sombres de son existence, sa misanthropie, ainsi que la tonalité pessimiste de l'oeuvre, peut être plus dissuasif. mais là encore ce n'est pas tromper les lecteurs du Magazine Littéraire. Je ne vois d'ailleurs pas très bien où sont les contrevérités que vous me prêtez. J'avais déjà pris connaissance de votre site Internet peu avant de rédiger mon compte-rendu. J'y suis retourné après avoir lu votre courrier et j'y ai trouvé un texte consacré à Michel Onfray que je me permets de citer : " (...) il est clair que Palante est assez éloigné de l'idéal d'hédonisme solaire auquel Onfray aspire. malade, difforme, alcoolique, aimant plus ses chiens que les hommes, souvent vulgaire, Palante n'est pas un Condittiere. Il fait plutôt partie de ces représentants de la face sombre qu'Onfray a aimés avant de les rejeter, à savoir les Cioran, Schopenhauer, etc. " Je ne vois guère de différence, sur le fond, entre votre discours et le mien. Mais je n'ai pas écrit le compte rendu apologétique que vous attendiez. Au lieu de cela, j'ai parlé d'un auteur oublié. J'aurais probablement dû ajouter, pour gagner vos bonnes grâces : injustement oublié...