YANNICK PELLETIER

PRÉFACE DE L'INDIVIDU EN DETRESSE

1987

L'importance de Yannick Pelletier dans la survivance actuelle de l'oeuvre de Palante est essentielle. C'est sans aucun doute l'anthologie qu'il a dirigée en 1987 et la très précieuse préface qu'il a rédigée qui ont permis que le penseur de l'individualisme ressorte de l'oubli.

Yannick Pelletier nous a autorisé à reprendre son texte dans notre site et nous l'en remercions chaleureusement.

 

Georges Palante ou l'empêcheur de philosopher en rond

Pourquoi rééditer Georges Palante qu'à peu près tout le monde ignore aujourd'hui? Né en 1862, dans le Nord de la France, aux confins de la Belgique, il se donna la mort à Hillion, bourg proche de Saint-Brieuc, le 5 août 1925, après une vie personnelle ratée, une carrière universitaire manquée, et la publication de quelques ouvrages remarqués mais qui, pour autant, ne lui assurèrent aucune gloire ni ne sauraient à eux seuls le sauver de l'oubli. Alors, pourquoi, s'il ne s'agit guère de crier au génie méconnu?

Georges Palante qui tint la chronique philosophique du Mercure de France pendant quinze ans jusqu'à ce qu'il suspendit sa collaboration en février 1923, qui se posa en adversaire farouche de Durkheim, qui fut un des tout premiers à parler de Freud en France, qui, professeur au Lycée de Saint-Brieuc de 1890 à 1893 puis de 1898 à 1925, se lia d'amitié en cette ville, avec Louis Guilloux et Jean Grenier, ce Georges Palante ne mérite pas l'oubli total qui risque de recouvrir sa mémoire.

 

De Palante à Cripure

Si le nom de Palante évoque encore quelque chose, c'est le plus souvent parce qu'il est désormais indissociable de celui du professeur de philosophie Merlin, surnommé Cripure par ses élèves, pitoyable héros du roman de Louis Guilloux, Le Sang Noir, publié en 1935. Mais Cripure est-il Palante ?

Louis Guilloux connaissait bien Georges Palante et tout aussi bien l'œuvre de ce dernier. Il donne à son personnage le nom de Merlin dont Palante avait gratifié Jules de Gaultier: il l'acoquine à une illettrée, Maïa, reprenant le patronyme de la divinité à laquelle le philosophe briochin fait plusieurs fois allusion à la suite de Leconte de Lisle. Toute la psychologie de Cripure est contenue dans un long article, proche d'un essai, que Palante publia dans le Mercure de France du 15 mai 1921, sous le titre: " La lenteur psychique ". Bien des propos de celui-ci se retrouveront dans les paroles de celui-là : le scepticisme critique face à l'optimisme béat des " paradis humanitaires ", la méfiance vis-à-ris de tout engagement sont directement passés des Antinomies entre l'Individu et la Société et de La Sensibilité individualiste dans Le Sang Noir. La pensée du modèle et du personnage romanesque se rejoignent à tel point que le second parle comme écrivait le premier: " Ma thèse - dit-il - est toute négative. Je détruis toute idole, et je n'ai pas de Dieu à mettre sur l'autel. ", phrases que Louis Guilloux recopia tout simplement dans la chronique du Mercure de France du 16 décembre 1912. Parlant de ses espoirs et désirs de jeune homme, ce dernier avoue dans' L'Herbe d'Oubli: " ce que je voulais, c'était : contempler ton azur, ô mer équatoriale! comme m'avait écrit Palante ", et c'est sans doute pourquoi Cripure reprend à son compte cette expression de l'Idéal. L'épisode du Sang Noir , dans lequel l'élève facétieux Gentric interrompt le cours de Cripure pour demander au professeur si Kant était puceau, est une anecdote que Guilloux tenait de Palante. . . Ajoutons que Palante et Cripure se ressemblent physiquement, souffrent l'un et l'autre d'une forme de macropodie, enseignent la philosophie ainsi que la morale en classe de troisième au Lycée de Saint-Brieuc, ont une villa au bord de la mer à quelques kilomètres de la ville, aiment aller chasser avec leurs chiens, vivent en compagnie d'une femme aussi dévouée qu'illettrée, et finissent par se suicider pour retrouver un honneur qu'ils jugeaient perdu. Louis Guilloux n'aurait-il donc rien inventé en " créant " le personnage de Cripure? " Cripure n'est pas Palante ", aimait-il à répéter. De fait, une étude un peu attentive de l'ensemble de son œuvre montre que Raymond, le protagoniste de Dossier confidentiel, est un Cripure adolescent au même titre que Maurice Lacroix dans Hyménée est un Cripure jeune homme. Ces trois personnages ne forment donc qu'une seule grande et douloureuse figure: celle de l'homme crucifié, celle de l'homme de l'ombre face à l'autre symbole que représentent le moine Brieuc, François Quéré ou Blaise Nédélec : l'homme de la lumière. C'est dire que tous ces êtres et les contradictions qu'ils représentent, Louis Guilloux les portait en lui. Quand on le voit, dans ses Carnets et dans L'Herbe d'Oubli osciller perpétuellement entre l'action, le divertissement au sens pascalien, et la retraite studieuse, monacale dans son esprit même, on ne peut que se souvenir de la remarque de Camus: " Guilloux. Le malheur de l'artiste, c'est qu'il n'est ni tout à fait moine ni tout à fait laïque et qu'il a les deux sortes de tentations " (Carnets). Comment ne pas songer aussi à ce qui oppose Cripure à Lucien Bourcier : vivre selon sa liberté intérieure indépendamment des événements qui agitent le monde ,. ou bien, vivre dans le monde en affirmant sa liberté extérieure (1). Le clerc et le révolutionnaire, l' homme de pensée et l' homme d'action : c'est de ce déchirement qu'est constituée la trame du Sang Noir. Dès lors, bien sûr que Cripure n'est pas Palante, puisqu'il est Louis Guilloux (2).

 

Georges Palante, tel qu'en lui-même...

Individualisme et pessimisme sont les deux pôles indissociables de la philosophie de Palante qui, tenant d'une " pure tradition française ", fit preuve - notamment dans ses chroniques et critiques du Mercure de France -d'une curiosité et d'une largeur d'esprit fort louables. Conservant sa liberté de pensée, quelques fussent les circonstances extérieures, on le voit en 1915 défendre la pensée et l'art allemands: " ( ... ) L' aventure tragique que nous traversons ne me semble nullement une raison de les - (Schopenhauer et Nietzsche) - vouer à l'oubli ou au dénigrement. Les effets rétroactifs ne sont pas plus admissibles en matière philosophique qu'en matière juridique. Et de même que la folie finale d'un Nietzsche ne constitue à aucun degré un motif valable de disqualification pour son œuvre, de même la folie mégalomaniaque qui s'est emparée de tout un peuple ne doit pas abolir les pensées puissantes qui ont fleuri dans son passé. Heine, Goethe, Schopenhauer, Nietzsche! rayer ces noms du livre de l' humanité! qui y songerait ? Abolir cette forme de sensibilité et de pensée! quelle illusion! ( ... ) Le patriotisme intransigeant dans les choses de la guerre, l'indomptable volonté de victoire française, ( ... ) tout cela qui, il est vrai, est pour nous l'essentiel, surtout dans cette heure où les destins vont se résoudre, tout cela n' est pourtant pas incompatible avec le clair regard rétrospectif jeté sur le monde de la pensée et de l'Art " ( 3 ). Dès 1916, il est parmi les premiers à parler de Freud dont il accueille les découvertes et les thèses avec une sympathie critique : " A notre avis, écrit-il, il serait prématuré de porter un jugement d'ensemble sur le freudisme. Il y a là évidemment beaucoup de fatras, de mythologie scientifique, de terminologie pédantesque, d'amour allemand de la complication ( ... ). M ais laissons ces petits côtés de la question. Il n'en reste pas moins que Freud a raison de reconnaître l'importance énorme de la sexualité dans l'évolution psychologique de l'individu (...). Il y a dans le freudisme un effort intéressant pour jeter quelque lumière sur les parties les plus ténébreuses de notre nature ".

En 1922, à la parution en français de l'Introduction à la Psychanalyse (édit. Payot), il rend compte de la fécondité de l'étude de l'acte manqué en replaçant les études freudiennes dans une continuité analytique : Il La plus récente psychologie rejoint (ainsi) la psychologie classique, celle de nos fins analystes et moralistes français ", précise-t-il, montrant que la psychanalyse prolonge et approfondit l'introspection telle que la conçurent et pratiquèrent aussi bien un Benjamin Constant qu'un Amiel ou un Senancour. S'il entend ne pas nier l'originalité de la psychanalyse, il attire l'attention sur ses attaches et les points de rencontre qu'elle entretient avec les travaux de Jouffroy, de Théodule Ribot, de Bergson même. Enfin, constatant les réticences françaises face à la nouvelle science psychologique, Palante concluait : " mais un jour prochain verra la fin de ce paradoxe : la défaveur de la psychanalyse dans la patrie de l'analyse intérieure ) (4). C'est ainsi que pour lui, la tradition ne se ratatinait jamais en nationalisme étroit ni en conservatisme frileux: elle était au contraire l'affirmation d'une culture ouverte sur le présent qu'elle permettait de comprendre, d'une culture qui fût matrice de l'avenir. Quels sont les représentants de cette tradition française dont se réclame Palante? Montaigne, d'Aubigné, Descartes, La Rochefoucauld, Diderot, B. Constant, Stendhal, Sainte- Beuve, Vigny, Leconte de Lisle, Flaubert, Anatole France et encore Maine de Biran auquel il voue une profonde admiration, ainsi que Théodule Ribot et Félix Le Dantec, deux philosophes bretons particulièrement appréciés (5) . Qu'apportent ces maîtres de la " lignée française "? " Le sens du concret, l'union intime du sens artistique, du sens historique, du sens critique et du sens psychologique " (6). Cette liste d'écrivains, qui n'est pas exhaustive, permet déjà de saisir ce qui fait le fond de la philosophie palan-tienne: la primauté accordée à la pensée qui doit s'abstraire le plus qu'il est possible des contingences ; l'indépendance d'esprit ; la volonté et l'énergie, le goût de l'analyse psychologique sans concession aucune, l'ironie liée à une forme de pessimisme , une quête perpétuelle du vrai...

Il est un autre nom qui revient sous la plume de Palante, celui de Gobineau pour qui il manifeste une réelle estime. Cette estime venant s'ajouter à certaines critiques de la démocratie parlementaire, de la pensée socialiste, à un penchant vers l'aristocratie, suffirait aujourd'hui à susciter une réprobation vertueusement indignée. Mais il vaudrait mieux y voir de plus près. On accordera volontiers à Palante qu'il n'a guère connu les débordements racistes dont notre siècle s'est tristement paré ; on conviendra que son sens aigu de l'individualisme ne s'accommoderait guère de ces sentiments collectifs dont se nourrit le racisme contemporain. Enfin, il faut toujours replacer une pensée dans le contexte d'une époque qui est la sienne. Taine convenait de l'influence de la race dans l'histoire. Qui donc, reprenant Camille Pelletan, s'adressa en ces termes à l' Assemblée au cours du débat du 28 juillet 1885:

" Je vous défie ( ... ) de soutenir jusqu'au bout votre thèse, qui repose sur l'égalité, la liberté, l'indépendance des races inférieures. (...) Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures ( ... ) . Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures.

( ... ) De nos jours, je soutiens que les nations européennes s'acquittent avec largeur, avec grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de civilisation " ?

C'est tout simplement l'honorable et respecté Jules Ferry...

Quant à la notion d'aristocratie, il va de soi qu'elle ne recouvre aucune réalité sociale proprement dite. Chez Palante, aristocrate ne signifie pas noble, mais le meilleur conformément à l'étymologie même du mot. Il s'agit pour lui d'une attitude de l'esprit qu'il rencontre dans la tradition française telle qu'il la conçoit mais également chez Schopenhauer et Nietzsche dont il se réclame, et que Camus décrira en ces termes dans La Chute: " L'aristocratie ne s'imagine pas sans un peu de distance à l'égard de soi-même et de sa propre vie " (7 ). La Chute est une œuvre que l'on peut dire palantienne dans l'esprit. Cette raillerie superbe et décapante dont fait preuve Clamence rejoint Palante au point que l'on pourrait envisager le roman de Camus comme une réponse au Sang Noir de Louis Guilloux. A un Cripure " fini ", ainsi que le pré-sente Lucien Bourcier, Camus oppose une sorte de Cripure actuel. On a souvent joué sur le nom de Jean-Baptiste Clamence, le narrateur de La Chute, en évoquant le cousin du Christ, Jean-Baptiste, qui se qualifiait de " vox clamans in deserto " : une voix criant dans le désert. De son côté, Louis Guilloux affirme que l' " un des motifs " du personnage de Cripure " était une proposition d'amour permanente et constamment déçue " (8) ; un cri pur dans le désert. . ,

Individualisme et pessimisme étant donc les deux pôles indissociables de la philosophie palantienne, la thèse qui sous-tend toute la pensée et tous les écrits de Georges Palante est la suivante : la société brise l'essor de l'individu, les rapports de l'une et de l'autre étant nécessaire-ment antinomiques. Le but de toute forme sociale est de subordonner l'individu par de multiples moyens - rites, cérémonies, institutions - qui ne fonctionnent que grâce à une hypocrisie fondée sur l'esprit grégaire. Car la faute n'incombe pas entière à la société, sorte d'entité maléfique et diffuse, qui n' est jamais que la somme des individus qui la composent. Le problème, aux yeux de Palante, est que, dans la cellule sociale que forment déjà trois individus, la réunion de deux d'entre eux peut suffire à détruire le troisième sous prétexte qu'il ne parvient pas à se plier aux modes de pensée et de vie des deux autres. Palante ne nie pas la nécessité de la société qui existe naturellement, si l'on peut dire: " A aucun moment, écrit-il, je ne " condamne" la socialisation de l'individu. Je la constate " voilà tout. Je constate d'une part une tendance de la société à socialiser l'individu, à l'assimiler le plus possible, et d'autre part une tendance de l'individu à la résistance, à la différenciation ; - et par suite un conflit nécessaire entre ces deux tendances. Cela est parfaitement net " (9).

Défendre l'individu, car par définition il est seul et isolé, devient donc une nécessité à laquelle Palante apporte son concours. Mais il ne faudrait pas se méprendre sur ses intentions : il ne s'agit pas, pour lui, de détruire la société - entreprise ridicule parce qu'irréalisable -, mais de construire l'individu. C'est en ce sens que sa pensée est foncièrement irrécupérable par quelque parti ou quelque groupe que ce soit. Ce que cherche inlassable-ment Palante, c'est d'amener les hommes à se dépouiller de leur égoïsme, de leurs préjugés, de leur tendance à la facilité qui, dans la société, s'exprime sous la forme de " l'esprit grégaire ". Surtout, la grande revendication palantienne est celle de la plus haute liberté d'esprit que menacent perpétuellement la tyrannie étatique ou sociale et la lâcheté individuelle. Nulle idée n'est recevable en fonction du grand nombre de ceux qui l'adoptent ou en raison de la renommée de celui qui la professe. La première vertu de l'individu doit être l'étonnement : parce qu'il n'accepta jamais rien sans avoir demandé des compotes, Palante apparaît comme un empêcheur de philosopher en rond. Les droits de la société, fariboles! Et d'abord, qu'est-ce que c'est que cette société dont on se prévaut ? La toute puissance de l'Etat, niaiseries! Et d'abord, à quoi ressemble-t-il cet Etat auquel on prétend sacrifier les êtres ? En ce premier quart du X Xe siècle, Palante fait bel et bien figure de voix clamant dans le désert, ou du moins, on ne l'entend guère, voix trop faible recouverte par les coups redoublés qu'à la porte des temps nouveaux, frappent le sinistre Hegel et ses acolytes prêts à porter partout le fléau de la peste. Nul n'a le droit d'exiger des individus qu'ils s'abandonnent à des concepts ou à des entités abstraites, fussent-ils baptisés de progressistes. Suivre son temps ? Allons donc, suivre est une activité de mouton, pas d'être humain. Aucun individu n'a le droit d'abandonner les prérogatives de son libre cogito. Là réside son être et non dans son appartenance à une organisation quelconque. Au reste, l'un n'empêche pas l'autre. " Mon opinion est qu'il faut se prêter à autrui et ne se donner qu'à soi-même. (...) Il faut ménager la liberté de notre âme et ne l'hypothéquer qu'aux occasions justes ; lesquelles sont en bien petit nombre, si nous jugeons sainement ", disait déjà Montaigne. A sa suite, Palante expliquerait que l'essentiel est d'être pleinement soi-même, ce qui est le meilleur moyen d'être aussi aux autres. Mieux vaudraient des individus sachant être heureux et ouverts aux autres, qu'un troupeau d'aigris jaloux et égoïstes, qu'une masse de militants grincheux et hargneux. Promouvoir un individu libre, conscient de son rôle au sein d'une société libérée des aliénations qui entravent l'épanouissement de chacun : tel est le sens du combat de Georges Palante. Une telle société serait celle du véritable " Esprit démocratique " qui " n'a précisément d'autre raison d'être que d'être une affirmation de l'individualisme en ta ce des tyrannies grégaires " (10).

Mais parce qu'il n'était pas un utopiste, Palante n'attendait d'aucun système une société idéale: " il ne faut pas d'ailleurs attendre d'un principe social quel qu'il soit le paradis sur la terre. La lutte sur le terrain social restera, quoi qu'on tasse, éternelle. Lutte des cercles sociaux antagonistes ; lutte aussi de l'individu contre son milieu social pour le dépasser et s'en affranchir, pour secouer les influences grégaires de toute espèce " (11). C'est dans cette non-croyance que s'ancrent à la fois le pessimisme de Palante et l'athéisme social qu'il professa, se méfiant des " édens sociologiques " et des " paradis humanitaires ". Cet athéisme social séduisit Gide qui mit en exergue aux Caves du Vatican une citation empruntée à la chronique du Mercure de France du 15 décembre 1912 : " Pour ma part, mon choix est fait. J'ai opté pour l'athéisme social. Cet athéisme, je l'ai exprimé depuis une quinzaine d'années, dans une série d'ouvrages... " (12).

Quant au pessimisme, s'il tient à cette défiance exacerbée vis-à-vis de la société qui caractérise souvent Palante et à la certitude que la société aurait un jour raison de l'individu, il a surtout " des racines plutôt affectives qu'intellectuelles " (13). Lorsque ainsi pessimisme et individualisme forment un couple indissoluble, ils deviennent les " symptômes d'une lassitude provoquée dans les âmes par une intégration sociale excessive ", une " revanche des besoins de la vie intérieure comprimés et froissés sur les exigences de la vie extérieure et sociale " (14). Fruits de l'expérience, ils sont dans une âme jeune, une maladie, une attitude romantique et bovaryque. S'agit-il d'une faille dans la pensée de Palante? Non point, car sa thèse des antinomies entre l'individu et la société n'est pas fondamentalement remise en cause ; mais sans aucun doute, il s'agit d'un aveu : celui d'une proposition d'amour rejetée, pour reprendre les propos de Louis Guilloux. L' homme veut-il la liberté ? C' est aussi la question que se pose et que nous pose Palante. La réponse de ce dernier devait être négative : première source de souffrance intellectuelle, Ne vit-il pas sa thèse refusée par la Sorbonne en novembre 1911, d'autant plus radicalement qu'il ne fut pas même admis à la soutenir ? Seconde raison d'une souffrance intellectuelle accrue par la certitude acquise par Palante, que ce rejet avait pour motif la mise en discussion de " plusieurs théories des philosophes de la Sorbonne : la théorie de M, Durkheim sur la conception générale de la sociologie, ses théories sur l'éducation, sur l'intégration sociale, sur le suicide ; les théories de M. Bouglé sur la différenciation sociale et l'entrecroisement des groupes. La soutenance m'ayant été refusée - poursuit Georges Palante -, je suis en droit de dire que M. Bouglé et, dans la mesure où il y a une solidarité sorbonique que M. Durkheim ont fui la discussion publique de leurs idées " (14). Les autres racines du pessimisme douloureux de Palante sont à rechercher du côté de sa vie privée. Son anticonformisme l'isolait, à l'exception de rares amis ; sa vie domestique n'était pas heureuse : il compensait la solitude morale que suscitait son existence avec une illettrée - plutôt brave femme d'ailleurs - par la compagnie de ses chiens et le plaisir de la chasse. Son infirmité, sa dégaine qui faisaient que certains enfants, à Saint--Brieuc, prenaient Palante pour Croquemitaine, ajoutaient à son malheur (15). Le 5 août 1925, il en vint à se suicider, après s'être en quelque sorte retiré du monde et avoir répudié ses amis, y compris Louis Guilloux. On ne sait quelles raisons véritables et plus profondes auront conduit Palante à ce geste. La querelle qui opposa ce dernier à Jules de Gaultier et la tournure que prirent les événements en constituent au moins un prétexte recevable. De quoi s'agit-il?

Dans sa chronique du Mercure de France, en date du 1er octobre 1922, Georges Palante rendit compte de La Philosophie officielle et la Philosophie de Jules de Gaultier à qui l'on doit la philosophie du bovarysme et dont Palante avait déjà parlé en termes élogieux. Le nouvel ouvrage ne fut pas du goût du critique qui concluait son article en ces termes : " Pour résumer mon jugement, la structure de la philosophie bovaryque de la connaissance ne me paraît pas irréprochable et ce que dit M. J. de Gaultier de sa portée historique me paraît exagéré. Quant à son ambition de devenir objet d'enseignement et de supplanter dans l' Université les doctrines régnantes, elle me déconcerte un peu. Chacun choisit dans une philosophie ce qui lui agrée, ce qui répond à ses préférences intellectuelles et sentimentales. Mon goût et mon admira-t-on pour le bovarysme s'adressaient surtout au côté spectaculaire et esthétique de cette philosophie, caractère si fortement marqué dans De Kant à Nietzsche. Mais l'allure logique et dogmatique qu'a prise ultérieurement cette philosophie me séduit moins. Philosophie spectaculaire, philosophie esthétique... Je m'étais habitué à voir dans le bovarysme une philosophie des " happy few " , une philosophie d'artiste ou de dilettante (16); non pas une philosophie scolarisable, une philosophie d'Etat ". Dogmatisme, étatisme : deux crimes contre la pensée aux yeux de Palante qui s'effare de la trahison commise par J. de Gaultier... Celui-ci piqué au vif répliqua dans Le Mercure de France du 1er novembre 1922. Le 15 décembre, Palante lui répondit, et le 15 janvier 1923, de Gaultier publia une réponse à la réponse !

C'était parti pour durer... M. Valette, directeur du Mercure, estima que cela suffisait et que les adversaires ayant eu chacun deux fois la parole dans cette affaire, cette dernière était classée. M ais il fallait compter avec le caractère de Palante : on voulait le faire taire! On : La Sorbonne, Durkheim, J. de Gaultier, même Valette et, d'ailleurs, tout le monde! Palante adressa sa démission au Mercure et continua de batailler contre J. de Gaultier au point qu'une provocation en duel fut lancée. " Un procès-verbal parfaitement honorable pour chacun prévint la rencontre " (17). Palante s'estima déshonoré, fit le vide autour de lui. Et se donna la mort.

 

Georges, Louis, Jean, Albert et les autres...

Déjà, l'on a pu dans les pages précédentes retrouver à propos de Palante les noms de quelques écrivains contemporains. Il n'est pas question dans celles qui suivent de vouloir établir une absolue paternité spirituelle du philosophe sur quelques intelligences, mais d'indiquer à tout le moins certaines influences, ou certaines convergences.

Si André Gide prit intérêt à la lecture de Palante dont il retint la notion d'athéisme social, André Malraux lui donnera un écho dans Les Conquérants où l'on voit Garine affirmer : " Je suis a-social comme je suis athée de la même façon ". De même, la postface que celui-ci a ajouté à son roman reprend un thème important de la pensée de Palante : celui de valeur unique et primordiale des " grands individualistes " fondée sur la " conquête " d'une culture et par là même, d'une conquête de soi-même (18). Jean Grenier reprendra cette idée à laquelle il joindra un net refus de tout esprit grégaire, voire un mépris de la foule : " les hommes ne peuvent mettre en commun que ce qu'ils ont de moins élevé en eux " (19) est un écho de Palante, mais également d'André Suarès :

" Hélas, on ne peut aimer une foule, un tas d'hommes ensemble, quels qu'ils soient. Quand ils sont plus de deux ou trois, la brute y entre, soit la bête en esprit, soit l'hyène de cœur. " (20).

Cet instinct grégaire contre lequel vitupère Palante a reçu d'Alain une personnification : c'est Léviathan, avec sa progéniture : l'Important. Alain écrit dans ses Propos de Politique : " Il faut arriver à comprendre que tout ce qui est fait dans un Etat est l'œuvre d'un esprit diffus, dont chacun détient une parcelle ; ce qui fait que ce grand corps d'Etat semble se mouvoir par instinct, comme une abeille ". Et il précise : " tout fragment ( ... ) de Léviathan frétille comme son père et pense de même " (21). Freud, en quelque sorte, prolonge cette réflexion lorsqu'il affirme dans les Essais de Psychanalyse : " Toutes les ( ...) manifestations dont on constate ultérieurement l'efficacité dans la vie sociale, comme, par exemple, l'esprit commun, l'esprit de corps, etc., découlent elles aussi, incontestable-ment de la jalousie. Personne ne doit se distinguer des autres, tous doivent faire et avoir la même chose. La justice sociale signifie qu'on se refuse à soi-même beau-coup de choses, afin que les autres y renoncent à leur tour, ou, ce qui revient au même, ne puissent pas les réclamer. C'est cette revendication d'égalité qui constitue la racine de la conscience sociale et du sentiment du devoir " (22 ). Voilà bien qui rejoint le fond de la pensée de Palante. De là découlent les fausses solidarités aussi bien que l'inacceptation de l'autre, de sa différence. L'être devient forcé de se couler dans le moule de l' uniformité sociale. L' individu socialisé ne peut être que " le conformiste " et, partant, l'individu détruit, en ce que l' être doit s'effacer derrière le paraître. L'individu est divisé (malgré son nom), il est double et cette dichotomie est la mort de l' être. On n' est plus soi, on devient le notaire, le général, l'épicier, l'ouvrier, et même le père, le mari... On joue :

" Le monde est un théâtre où les gens " comme il faut " s'exhibent, paradent, officient, pontifient. Ils rendent ainsi service à leur classe. Ce n'est pas là un amusement ; c'est bel et bien un devoir de classe... ", écrit Georges Palante dans Combat pour l'individu. Et l'expression " comme il faut " ne saurait faire illusion, ce que Palante entend par là c'est le " socialisé " par rapport à l'individu, celui qui vit par procuration sociale au lieu d'exister par soi-même. Cet aspect de la philosophie palantienne, Louis Guilloux le reprendra dans son œuvre à travers le thème du " masque et du double " (23 ). Partant de cette constatation, " le devoir de ceux qui éduquent les adolescents est d'élever en eux le citoyen, c'est-à-dire l'homme hostile au pouvoir " . Une telle phrase, Palante eût pu l'écrire car elle n'est pas sienne. Son auteur est Soljenitsyne et elle figure dans Août 14. Ayant demandé à Louis Guilloux ce qu'il pensait de cette formule, il répondit : " C'est exactement cela. Oui: mille fois oui ". Ne serait-ce pas là aussi un moyen d'éviter que les clercs ne trahissent leur devoir et confondent passion de la justice et de la vérité et passions politiques ? (24) .

C'est maintenant un peu plus particulièrement du côté de Saint-Brieuc qu'il nous faut nous tourner. Georges Palante y professa au lycée où Louis Guilloux, né en cette ville en 1899, même s'il ne fut pas son élève en classe terminale, fit sa rencontre. Très vite, le professeur et le jeune homme devinrent amis. En 1917, Louis Guilloux se lia d'amitié avec un autre briochin - quoique celui-ci fût né à Paris en 1898 -, Jean Grenier qui, lui, fréquentait l'Ecole Saint-Charles. Ce dernier fit bien sûr la connaissance de Palante avec qui il eut bien des conversations et entretint une correspondance plus ou moins suivie.

Les lecteurs du Sang Noir se souviennent sans doute que Cripure, en partie inspiré de Palante, est censé avoir fait une thèse sur un philosophe nommé Turnier. Celui-ci a tout simplement pour modèle un véritable philosophe né en 1814 à Quintin, au sud de Saint-Brieuc, Jules Lequier qui se suicida le 11 février 1862, à Tournemine, sur la face ouest de la baie de Saint-Brieuc en regard d'Hillion où Palante se donna la mort. Philosophe hanté par le problème de la liberté humaine face à la puissance divine, Lequier s'apparente à Palante obsédé par la question de la liberté humaine face à la puissance de la société. Mais les ressemblances ne s'arrêtent pas là :

- Lequier était ombrageux et enclin au duel ;

- Refusé à l'examen de sortie de l' Ecole de l'Etat -Major, il claque la porte et donne sa démission ;

- Il fit toujours preuve d'un " goût d'une indépendance absolue " :

- " S'il philosophe, c'est avec fougue. Sa pensée est un drame, et sa vie également ".

Ces dernières citations sont extraites de La Philosophie de Jules Lequier, ouvrage de Jean Grenier car c'est lui bien sûr, qui fit une thèse sur Lequier... (25). Devenu professeur de philosophie, Jean Grenier exerça au lycée d'Alger où il eut pour élève Albert Camus qui lui voua toujours une profonde admiration. Comme cela ça de soi, Camus et Guilloux se lièrent aussi d'amitié. Et ce n'est pas fini! Mobilisé en 1914, Lucien Camus, père d'Albert, fut grièvement blessé à la bataille de la Marne. Evacué à l'hôpital de Saint-Brieuc, il y décéda. Il fut inhumé au " Carré des soldats " du cimetière de cette ville, où il repose toujours. " Et quel nom donnerait-on au hasard après le Hasard ? ", dira Louis Guilloux dans Le Sang Noir.

Ce n'est guère ici le lieu de fournir une étude sur la communauté d'esprit qui lie Palante, Guilloux, Grenier et Camus, et cette étude reste à faire. Mais l'on peut cependant fournir au lecteur quelques points essentiels.

Dans Souvenirs sur Georges Palante publié en 1931 chez l'éditeur briochin O.-L. Aubert, Louis Guilloux reconnaît que trois lectures furent capitales dans sa forma-t-on affective et intellectuelle : Jean-Christophe de Romain Rolland, Jacques Vingtras de Jules Vallès et Combat pour l'Individu de Georges Palante. C'est autour du dernier volume de Jean-Christophe (26) que se fit la véritable rencontre avec Palante dont Louis Guilloux avait été élève en classe de 3e, aux cours de Morale, alors qu'il ne l'aura pas été en classe de philosophie, contrairement à une erreur fort répandue. De longues discussions, de grandes promenades réuniront le vieux maître et le jeune homme. Tout - ou presque - ne les rapproche--t-il pas ? Ils partagent leurs admirations littéraires : Rolland, mais aussi Rousseau ou David Thoreau, des auteurs en révolte contre la société, ayant le goût des fortes individualités, ou s'émerveillant devant la puissance de la Nature. Ils ont des " vues communes sur la vie sociale ". Guilloux louange Palante de ne s'être " jamais embrigadé ", de s'être toujours exprimé " en son nom propre " y compris en politique. S'engager dans une action au service d'autrui, conserver une totale indépendance de pensée : voilà bien qui caractérise Louis Guilloux au point qu'il n'aura pas tort d'affirmer que sa personnalité rejoint celle de Palante qui aura été un " initiateur ", un " éveilleur ", le " premier maître " (27). Enfin, le dernier mot revient à L'Herbe d'Oubli où le créateur de Cripure, dans un dialogue intérieur, avoue au modèle :

" tu es toujours celui à qui je dois le plus ". Ce que Louis Guilloux retient de Palante, c'est le sens de la valeur précieuse de chaque individu, de chaque être humain et le refus d'engager la pensée. Les calembredaines de l'engagement sartrien ni les dévoiements idéologiques de tant de faux intellectuels ne sont venus entraver sa liberté d'esprit ni entacher l'exercice de son jugement. Ainsi, il put à juste titre affirmer qu'il était à son compte, qu'il était un artisan : la fidélité à Palante rejoignait la fidélité à son propre père qui devint le protagoniste de La Maison du Peuple, sous le nom de François Quéré. Méfiance vis-à-vis des partis politiques et des organisations de tout genre, prévention contre toute société rationnellement organisée, suspicion vis-à-vis de tout contrôle social fut-il paré des plus nobles intentions caractérisent Louis Guilloux (28). Mais surtout, héritier de Palante et d'une tradition familiale et plus généralement populaire, Guilloux demeurera toujours le frère de ceux que broie l'aveugle et inepte machine de l' Histoire, veau de boue que les hommes ont élevé en croyant remplacer Dieu. Et Guilloux de s'écrier qu'il est plus que " temps de dénoncer la mystification qui (fait) de si nombreuses victimes, harcelées, surmenées par la nouvelle idole : l' Histoire, aveugle, comme toutes les idoles ", avant de poursuivre : " comme on peut saboter l'existence ! Quel ciel bas les hommes se sont fait ! C'est honteux. On passe sa vie entre la haine et la peur " (29). Ce disant, il prolongeait L'Essai sur l'Esprit d'orthodoxie de Jean Grenier (30). Philosophe de profession, par l'enseigne-ment et par ses livres, Jean Grenier manifesta une pro-fonde hostilité à tout embrigadement et témoigna d'un réel scepticisme à l'égard des vertus de l'action et des grandiloquentes infatuations que celle-ci inspira en notre siècle bavard. Philosophe de la liberté, dépositaire comme Guilloux de l'essentiel de la pensée de Palante, Grenier influença son élève Camus. Qu'est-ce que L'Homme révolté, sinon le cri d'une conscience pure jetée à la face hideuse de l' Histoire totalitaire ? Déicides et régicides

finissent en fossoyeurs de l' homme et de l'Esprit. Jean Grenier n'avait-il pas expliqué que notre temps était voué à Hegel et à Marx, comme il l'était au cancer ? La croyance à l' Histoire et au matérialisme historique n' est--elle pas La Chute des temps modernes ? Le social et l'économique ne sont qu'une liturgie de fonctionnaires besogneux pour qui l'intelligence doit céder ses droits à la " ligne " . L ' homme collectif : de quoi faire saliver les discoureurs imbéciles et criminels...L ' homme est solitaire, reconnaît Camus ; et il ajoute : solidaire. " Si, en effet, l'esprit solitaire doit être expliqué par quelque chose qui soit en dehors de l' homme, celui-ci est sur le chemin d'une transcendance ", affirme-t-il dans L'Homme révolté, essai qui s'achève par des pages où, sous une pensée personnelle, palpite l'âme de Palante et de Jean Grenier auquel est dédié l'ouvrage (31).

" Ce n'est pas le monde qu'il s'agit de refaire, mais l'homme " écrit Camus, car " toute révolution est d'ordre spirituel " précise Grenier. Seul, un homme libre et responsable peut incarner l'espoir . Il représente alors cet individu qui, pour Palante, " reste la source vivante de l'énergie et la mesure de l'idéal ".

 

Yannick PELLETIER, Saint-Brieuc, janvier 1985.

 

NOTES

(1) Pour les personnages évoqués on se reportera aux romans suivants de Louis Guilloux : La Maison du peuple (Grasset 1927), Le sang noir (Gallimard 1935) et Le Jeu de Patience (id. 1949). Voir aussi Yannick Pelletier : Thèmes er symboles dans l'oeuvre romanesque de Louis Guilloux (Kilncksieck 1979) ainsi que " Le moine Brieuc dans l'oeuvre de Louis Guilloux ", Saint-Brieuc - Bulletin municipal (mai 1962).

(2) Sur les rapports entre Palante, Cripure et Louis Guilloux, voir : - Y. Pelletier, Plein Chant (sept.-déc. 1982) " Dossier Louis Guilloux " : " Guilloux n'avait pas tort de répéter que Cripure n'était pas palante, en dépit d'apparences trop évidentes pour n'être pas suspectes. Il était bien placé pour le savoir.. Et si Cripure n'était pas aussi, et en même temps, Louis Guilloux? " (p. 64) ; - L. Guilloux, l'Herbe d'oubli (Gallimard 1984) : " (...) Le " personnage " en question n'était pas lui (Palante), s'il était issu de lui, si en effet j'avais emprunté certains de ses traits, et jusqu'à sa silhouette, jusqu'à sa peau de bique, ce qui avait fait que les gens l'avaient tout de suite reconnu, puisqu'ils ne l'avaient connu qu'à cela. Comment eussent-ils pu comprendre que cette peau de bique je l'avais revêtue moi-même, que ce personnage ce n'était pas lui, mais nous, lui et moi? " (p. 354).

(3) Mercure de France, 1er octobre 1915

(4) id. 16 janvier 1916 et 1er juillet 1922.

(5) id. 16 juillet 1917.

(6) id. 15 mars 1921.

(7) La Chute (Gallimard 1956), p. 82, de l'édition du Livre de Poche.

(8) Plein Chant op. cit. p. 23.

(9) Mercure de France, 16 décembre 1912.

(10) Précis de sociologie, p. 36.

(11) Id. pp. 61-62.

(12) Les Caves du Vatican parurent dans la Nouvelle Revue Française de janvier à avril 1914, puis aux éditions de la NRF. Palante peu satisfait de ce parrainage, expliqua son désaccord ave Gide dans le Mercure de France (1914 n° 402, pp. 372-373).

(13) Pessimisme et Individualisme, p. 83.

(14) Voir Mercure de France, 16 décembre 1912. Cette thèse sur Les Antinomies entre li'Individu et la Société fut publiée chez Alcan.

(15) " Sa difformité le faisait souffrir à la fois dans son corps et dans son esprit parce que, le rendant inapte à n'importe quoi, elle le signalait comme un être quasi monstrueux à tous. Il paraissait être un orang-outang

(16) " Si l'on excepte le refus de toute métaphysique qui caractérise en partie ce texte, on peut le rapprocher de ce dilemne que Camus notait à propos de Guilloux comme à propos de lui-même : "Guilloux. Le malheur de l'artiste, c'est qu'il n'est ni tout à fait moine ni tout à fait laïque et qu'il a les deux sortes de tentations." (Carnets t. 2 Gallimard 1964) ; "Les conditions de travail pour moi ont toujours été celles de la vie monastique : la solitude et la frugalité." (A. Camus - J. Grenier Correspondance 1932 - 1960 Gallimard 1981). Voir aussi, Louis Guilloux, l'Herbe d'oubli, Gallimard, 1984 et Y. Pelletier, op. cit.

(17) Cf. les décorations rêvées par Cripure (Le Sang noir, op. cit., pp. 306-307).

(18) "Demeures paisibles" : expression empruntée à Lucrèce, De Rerum natura III 18.

(19) Cf. l'humour dans l'Etranger de Camus.

(20) On pourrait en dire autant de la conception du roman que défendait Louis Guilloux : " On s'engage dans la marine, on s'engage dans l'armée, on s'engage dans des trucs de ce genre ; mais la pensée, si je peux employer ce mot, est toujours dégagée, pas engagée. Il faut courir le risque de découvrir au bout d'une réflexion ou d'un travail le contraire de ce qu'on croyait. Si on n'a pas cette liberté ce n'est pas la peine à mon sens de se mêler de quoi que ce soit. Si j'avais écrit des livres, disons politiques, j'aurais su d'avance ce que je voulais dire. C'est sans intérêt. Il faut que ce soit une aventure, n'est-ce pas, une recherche avec le risque que l'aventure et que la recherche impliquent. Sinon je ne vois pas le mouvement intérieur qui pourrait nous pousser à écrire. Dire ce que l'on sait, c'est ennuyeux. (...) Un ouvrage qu'on veut faire, ce n'est pas une rédaction sur un canevas qui est déjà établi et qu'il suffirait de remplir - il y en a qui ne font que cela, ça les regarde, n'est-ce pas - c'est une nébuleuse. Dans une lettre de Van Gogh, il y a cette phrase extraordinairement tragique, à mon sens : "Il y a quelque chose en moi. Qu'est-ce que c'est?" La réponse, c'est sa peinture. Il y a quelque chose qui se passe chez un homme inquiet - il faut qu'il y ait évidemment une part d'inquiétude, sinon toute l'inquiétude qu'on voudra... ou qu'on ne voudra pas - alors il faut y aller parce que ça devient une nécessité. Si ce n'est pas une nécessité, à quoi ça rime?"

- L'engagement notion sartrienne

"Ca veut dire alors qu'on est obéissant à une religion, à un parti, à quoi que ce soit qui vous contraint au mensonge, c'est-à-dire qui détruit en vous toute recherche d'une vérité à découvrir, puisque vous la savez d'avance...". Entretien avec Y. Pelletier Plein Chant, 1982 n° 11-12 pp. 17-18.

Cette "morale" du roman que soutient Louis Guilloux rejoint la grande affirmation de Milan Kundera : "Le roman c'est la sagesse de l'incertitude face à la bêtise des certitudes". (M. Kundera " Un passé à visage humain" entretien avec Y. Pelletier : Les Nouvelles Littéraires 26 avril - 3 mai 1979).

(21) Cette remarque de G. Palante annonce la réflexion de Milan Kundera sur les ravages qu'exerce la sensibilité quand elle se substitue à la raison. Cf Kundera Jacques et son maître "Introduction à une variation" pp. 8-10 plus particulièrement (Gallimard 1981).

(22) Dans Albert Camus, souvenirs (Gallimard 1968), Jean Grenier note à propos du Mythe de Sisyphe : "Dans le monde, absurde comme il est, certaines vertus gardent leur sens : par exemple l'honneur, la fidélité, qui sont des vertus de solitaires, d'athées et d'aristocrates" (p.61).

De son côté, Camus, dans l'Homme révolté (Gallimard 1951), écrit de Nietzsche : "Défenseur du goût classique, de l'ironie, de la frugale impertinence, aristocrate qui a su dire que l'aristocratie consiste à pratiquer la vertu sans se demander pourquoi (...) serviteur obstiné de cette "équité suprême de la suprême intelligence qui a pour ennemi mortel le fanatisme (...)", p. 100.

(23) Au premier groupe appartiendrait Jules de Gaultier auquel s'opposa Palante à propos du bovarysme . Ce dernier appartiendrait plutôt au second groupe : " Est-ce qu'on ne peut pas dire que Palante n'était pas un mélange de philosophe et d'artiste, ou plutôt un artiste ? " (L. Guilloux entretien avec Y. Pelletier, Plain Chant, op. cit.).

(24) " O esprits faibles, pleins de contradictions, errant à l'aventure, des philosophes ! O lumières aveugles ! " Palante pratiquait-il l'autodérision en évoquant ces " palantes mentes ".

(25) Alfred de Vigny fit paraître Stello en 1832. David Thoreau (1817-1862), écrivain nord-américain, fut l'un des auteurs favoris de Louis Guilloux. Walden ou la vie dans les bois (1854) qui vante l'existence solitaire et méditative en relatant l'expérience de complète autonomie individuelle que fit Thoreau entre 1845 et 1847, charmait particulièrement Guilloux. Jean Grenier commente ainsi l'admiration de son ami pour Thoreau, Walt Whitman ou Tolstoï : " (Il) s'intéressait avant tout aux hommes qui avaient essayé de secouer le joug social ou à ceux qui étaient revenu franchement à la pure et simple Nature, lassés de ces dérisoires institutions qui maintiennent l'homme dans des chaînes dont l'utilité est impossible à comprendre, et la nocivité certaine ". (Les Grèves, Gallimard, 1957, p. 308 ; le personnage appelé Michel n'est autre que Louis Guilloux).

(26) " Il était sympathique, ce jeune lieutenant, mais naïf. Enfin, ça le regardait. S'il voulait croire à une humanité… perfectible, c'étaient ses oignons. (…) Il faut avoir une bien piètre expérience de la vie pour oser croire à de pareilles foutaises. Les paradis humanitaires, les Edens sociologiques, hum ! " songe Cripure à propos de son ancien élève Lucien Bourcier (Le Sang noir, op. cit., pp. 15-16). Si à la fin du roman, Cripure se suicide tandis que Lucien Bourcier part rejoindre la révolution russe, celui-ci, toutefois, ne triomphe pas. On le retrouve dans Le Jeu de Patience (Gallimard, 1949), s'occupant de cinéma et avouant avoir perdu son temps avec la politique.

Curieusement c'est un sentiment identique à celui éprouvé par L. Bourcier, que Milan Kundera prête à Jakub au moment où celui-ci s'apprête à quitter la Tchécoslovaquie (cf. La Valse aux adieux, Gallimard, -). Jakub, découvrant - mais trop tard - la beauté et comprenant qu'il est passé à côté de l'essentiel, rappelle l'un des sens de l'œuvre de Camus. Enfin, on trouvera chez ce dernier une critique du culte du progrès dans l'Homme Révolté (op. cit.), p. sqq.

(27) Théodule Ribot (1839-1916) et Félix Le Dantec (1869-1917), tous deux philosophes bretons, furent particulièrement appréciés par Palante.

(28) L'étude que Palante appelle de ses vœux sera donnée par René Laforgue avec sa Psychopathologie de l'échec (1941). Du côté du roman, Le Sang noir est une illustration magistrale de " ratage psychique " encadré chronologiquement par deux autres modèles du genre : L'Ordre de Marcel Arland (Gallimard, 1929) et Gilles de Drieu La Rochelle (Gallimard,1939).

(29) Ce texte constitue à la fois un véritable autoportrait de Georges Palante et un authentique prototype du personnage de Cripure.

(30) Palante vient de parler d'Alfred de Vigny et d'Heinrich Heine.

(31) Phrase volontiers reprise par Louis Guilloux ans la conversation. Cf. aussi Plein Chant, op. cit., pp. 20-21.

(32) " La solitude inspire des pensées plus justes que la vie en troupeau. " (A. Camus, J. Grenier, correspondance, op. cit. p. 123).

(Les notes ne sont pas toutes disponibles pour le moment. Nous allons essayer de remédier à cela au plus vite).

(33) De l'humanité, en tant que principe abstrait. Examinant la position de Scheler, Camus écrit dans L'Homme révolté : " On aime l'humanité en général pour ne pas avoir à aimer les êtres en particulier " (p. 31). C'est en ce sens qu'il faut comprendre la phrase de Palante pourfendant de sa plume toutes les formes de l'hypocrisie - celle-ci eût-elle bonne conscience.