Han RYNER
Le Subjectivisme
(Merci à Clémence
Arnoult qui nous a fourni la transcription de ce texte)
*
PRELIMINAIRES
Des bons et mauvais usages de la
logique
La logique est peut-être moins
l'art de penser que l'art de parler.
La logique est un chapitre de
l'esthétique. Elle enseigne les moyens de créer cette
sorte de beauté que nous appelons unité. Elle permet de
voir d'un coup d'œil des pensées qui, sans elle, resteraient
lointaines et successives. Elle sait les points de vue heureux qui
rassemblent le détail du paysage et diminuent les distances
apparentes. Quelques naïfs en croient les distances
réelles diminuées, et ils marchent...
La logique obtient des succès
oratoires, pédagogiques et mnémotechniques. Les grains
dont elle fait un collier que je tiens dans la mains sans en laisser
perdre furent souvent arrachés aux coraux des mers les plus
diverses.
Je respecte la logique : on m'a dit
qu'il fallait respecter la religion des gens et la logique est la
dernière religion de beaucoup. D'ailleurs le lien est visible
et il est certain que les grains sont ensemble ; trop d'esprits me
mépriseraient, si j osais croire que le lien n'est pas aussi
ancien que les grains et que le rapprochement est oeuvre
humaine.
Quand quelqu'un croit démontrer,
je ne laisse pas voir que je souris.
Quand quelqu'un veut démontrer,
je ne lui avoue pas que je me méfie de lui.
*
* *
La logique est un instrument de
découverte. Les hommes qui édifient la science du
concret savent aujourd'hui, dans leur domaine, s'en servir utilement.
Elle les conduit à des hypothèses qu'ils
vérifient avec soin et que loyalement ils rejettent trois fois
sur quatre. Jadis elle les conduisait à des affirmations dont
l'expérience criait en vain la fausseté.
*
* *
J'aime l'ordre mouvant que je mets
entre mes pensées : il dessine une forme dont je jouis.
Je mets de l'ordre dans mes
pensées, pour que le lecteur ou l'auditeur puisse me
suivre.
... Non pour qu'il doive me
suivre.
Je trace une route. Il y a
déjà d'autres routes. Et on peut en construire à
l'infini. Pour être entré dans mon chemin, nul n'est
obligé de le suivre jusqu'au bout.
On est d'accord avec moi sur le
principe apparent. Il ne s'en suit pas qu'on doive m'accorder la
conséquence apparente.
Il est prudent de garder toujours les
yeux ouverts, même quand on me donne la main.
*
* *
La tare des admirables dialogues
socratiques: quand on lui a accordé une vérité,
Socrate se croit en droit de forcer l'adversaire - quelle bizarre
fantaisie d'avoir un adversaire ! - à concéder tout ce
qui lui paraît, à lui Socrate, s'ensuivre. Il en
résulte presque toujours que le principe même est
ébranlé dans l'esprit. Autre punition de la faute de
Socrate : quelques-uns de ses fils fondèrent la vaine
éristique de Mégare.
*
* *
Les pires chefs-d'œuvre de logique
prennent dans leurs lacs quelques contemporains. La
génération suivante forme d'autres logiciens qui
découvrent dans le chef-d'œuvre mille fautes logiques.
Je n'attends pas ces subtils
libérateurs. Je n'ai pas besoin que la toile d'araignée
soit dévidée fil après fil. Je passe au travers
sans me soucier d'elle.
*
* *
Quand je parle à quelqu'un, je
m'efforce d'enlever aux mots que j'emploie tout venin d'affirmation.
Et, s'il m'arrive de raisonner, j'aime que mon raisonnement
évite toute brutalité tyrannique.
A ces précautions je gagne la
joie de me faire injurier par tous les faibles : lâches qui
désirent s'appuyer sur autrui, ou pauvres surhommes qui, au
moins au pays de la pensée, me demande de leur fournir des
instruments de règne.
CHAPITRE PREMIER
RIRE OU BOIRE ?
"Rire est le propre de l'homme". Ces
mots inscrits au seuil du Gargantua sont célèbres. En
revanche, on ignore cette formule de Pantagruel (1) : "Icy maintenons
que non rire, ains boire est le propre de l'homme". Sur le plus grave
des problèmes, la pensée de Rabelais aurait-elle
progressé régulièrement de l'un à l'autre
contraire ? Elle semble plutôt avoir flotté : sans loi
saisissable, alternent les pages où Pantagruel, héros
du rire, est l'idéal de l'auteur, les pages où celui-ci
préfère Panurge, héros du boire.
Mais, dans la symbolique rabelaisienne,
qu'est-ce que rire et qu'est-ce que boire ?
Rire ! Pantagruel "jamais ne se
tourmentoit... Tous les biens que le ciel couvre et que la terre
contient en toutes ses dimensions, hauteur, profondité,
longitude et latitude, ne sont dignes d'émouvoir nos
affections et troubler nos sens et esprits (2)". Le rire, le
pantagruélisme, c'est "certaine gayeté d'esprit confite
en mépris des choses fortuites (3)". Le rire, c'est la
sagesse.
Le boire, c'est la science. "Je ne dy
boire simplement et absolument, car aussy bien boivent les
bêtes : je dy boire vin bon et frais (4)". Boire comme les
bêtes, c'est apprendre passivement et se faire une routine
d'expérience. Cette eau fade et banale ne saurait suffire
à l'homme, auquel il faut quintessence de connaissance, vin
bon et frais. "De vin divin on devient (5)".
Ce problème du choix entre le
rire et le boire, entre la liberté et la science, doit
être aussi ancien que l'effort de l'homme vers son
humanité à créer. Historiquement, il s'est
posé avec Socrate, "lequel premier avait des cieux en terre
tiré la philosophie et, d'oisive et curieuse, l'avoit rendue
utile et profitable (6)".
Le Connais-toi toi-même est bien
antérieur à Socrate qui le trouva inscrit au fronton
des temples. Nul avant lui ne paraît lui avoir donné sa
richesse de signification, toute sa force négatrice et
libératrice : "Ne t'inquiète pas des autres
connaissances".
Ce problème éternel,
certaines époques ont une conscience plus précise de
l'effort pour le résoudre. C'est lui qui donnait, voici
quelques années, un intérêt si largement humain
à la lutte entre scientistes et pragmatistes. N'est-ce pas lui
aussi qui, déformé de mysticisme religieux, se retrouve
dans la grande dispute de Paul et de Jacques sur le salut à
opérer par la foi ou par les œuvres ?...
Je sais : la foi et les oeuvres
s'associent toujours en quelque mesure. L'homme est un tissu qui ne
s'analyse point sans un peu de mensonge et de destruction. Il y a de
la connaissance ou de. la croyance dans le terreau où plongent
les racines de l'action ; et il faut à la croyance ou à
la connaissance un principe actif, désir ou tendance. Le geste
ne devient d'une précision harmonieuse que dans la souple
lumière de la pensée ; et un effort constant et heureux
vers la science présuppose une certaine discipline de vie.
Cependant, avec des confusions plus on moins sinueuses, avec des
frontières hésitantes et un peu artificielles comme
toutes les frontières, avec seulement la quantité de
mensonge dont il est impossible de purger le langage humain, j'ose
partager les philosophes en deux classes, suivant qu'ils accordent le
primat à l'intelligence qui veut boire ou à la
volonté qui a soif de rire.
Je n'essaie pas de dire les mille
nuances pour lesquelles il n'y a peut-être pas de mots. La
réalité malicieuse se laisse-t-elle jamais exprimer
qu'à condition de déborder l'expression qu'on lui
impose ? Nul concret entre-t-il, que pour la briser, dans une case de
nos classifications ? Seuls les noms propres et ceux qui, sans
s'inquiéter de s'accorder au réel disent des
constructions mathématiques, peuvent avoir un sens pleinement
adéquat. D'une application souriante et d'une
négligence qui s'applique, j'indique donc plusieurs penseurs
et je n'en désigne proprement aucun :
Les uns aiment et méprisent dans
la science une servante de l'action ; d'autres la dédaignent
jusqu'à la croire inutile à l'action ou peut-être
paralysante. En voici pour qui la vie n'a d'autre besogne que
l'effort de connaître, et ils disciplinent
sévèrement cette esclave ascétique ; en
voilà qui courent directement à la connaissance sans se
préoccuper de la forme de leur vie. Pour le pythagoricien, la
pureté morale est-elle autre chose qu'un moyen de science,
lumière sans valeur par elle-même qui éclaire le
trésor ? Pour tel socratique, la science est-elle autre chose
qu'un chemin, indifférent s'il ne conduit pas à la
perfection du geste ? Et n'y en a-t-il pas qui ne parviennent jamais
à prendre un parti définitif ou qui se trompent de
drapeau ? Il y a confusion et flottement dans l'esprit d'un Rabelais.
Un Sénèque se laisse engager par les circonstances
à des professions de foi qui contredisent sa vraie
décision intérieure. Rabelais est peut-être un
chaos comme son livre ; dans un labyrinthe qu'éclaire mal une
torche fumeuse, il se cherche sans se trouver et son âme n'est
jamais le grand soleil de bonne volonté qui partout à
la fois dissipe les ténèbres. Parce que le
stoïcisme est en son temps un parti politique et permet les
ambitions extérieures, Sénèque, pythagoricien de
nature, se dit et se croit peut être stoïcien : il lui
manque la grande sincérité qui seule projette la
lumière aux profondeurs et aux replis.
*
LA METAPHYSIQUE ET LES SAGESSES
POSITIVES
Le Boire et le Rire - la science et la
liberté - sont les deux grandes aspirations humaines. On ne
consent pas facilement, même par hypothèse, à
sacrifier l'une à l'autre. Je suis obligé à un
effort pour sentir que le rire m'est plus indispensable. Ah ! le
tremblement et la méfiance de soi avec lesquels on se promet
qu'au choc de la nécessité on saurait opposer un
inébranlable héroïsme... Je les éprouve
quand j'affirme que, privé du boire, je resterais un homme, et
un homme heureux. Beaucoup sont effrayés jusqu'à
l'irritation par la seule pensée du choix. S'exaltant, ils le
déclarent impossible et voici que, d'un nœud indissoluble, ils
prétendent lier les deux joies supérieures. Avec la
frémissante sincérité de la peur, ils affirment,
les uns, que boire est la seule façon d'arriver à rire,
les autres, que le grand prix du rire, c'est qu'il conduit au boire.
Depuis qu'il y a une philosophie, combien ont voulu tirer leur
règle de vie de la science ou de la métaphysique ?
Mais, depuis Kant, combien s'efforcent de bâtir le palais de la
connaissance sur les bases de la raison pratique ?
Avec un sourire sans malice, je loue
ceux-ci comme ceux-là. Leurs tentatives multipliées
remplissent tout l'horizon philosophique de grands bruits
d'écroulement. Mais ils s'encouragent à recommencer en
chantant un concept métaphysique qui a le genre de
vérité que je demande aux concepts de cet ordre : la
beauté émouvante d'un baiser entre le sujet et l'objet.
De l'homme à l'univers, ils jettent sur l'insondable
abîme un pont de lumière qui tremble. Son
frémissement me trompe-t-il quand il affirme entre moi et
l'ensemble des choses un lien puissant et magnifique ? Il proclame
aussi, le noble chant de clarté, entre l'univers et n'importe
lequel de ses éléments, des rapports d'amour et
l'attirance d'un joyeux vertige. "Ce qui est en haut est comme ce qui
est en bas ; ce qui est en bas est comme ce qui est en haut." Ah ! la
vaste synthèse, et poétique à merveille. Mais on
ne saurait la déterminer d'une façon positive et c'est
par un amoureux mensonge que j'affirme quoi que ce soit sur le
détail de ces rapports et sur leur mode. L'un des deux termes,
- l'univers objectif, - se dissipe, ombre vaine, sous l'effort de mes
bras ; ou peut-être mes bras sont faits d'une brume qui ne
saisira point la solidité extérieure. Tout ce que je
sais, c'est que, du dehors, je ne sais rien. Mon esprit ne sort pas
de mon esprit et les choses n'entrent pas en lui. Je ne
connaîtrai jamais que l'univers subjectif, moi-même.
Toute comparaison entre le macrocosme et le microcosme appartient
à la métaphysique et, si elle a un mérite, ce
mérite est d'ordre poétique. En dehors du domaine de la
connaissance positive, alchimie, astrologie, morale sont des
chapitres de la métaphysique. Rêves flottants ou
lourdeurs ruineuses. Joies et ivresses de l'intelligence qu'il faut
aimer pour elles-mêmes, sur quoi il ne faut rien appuyer et
qu'il ne faut point mêler aux recherches vitales. Le moraliste
qui les prend au sérieux fait l'alchimie du bonheur. Le
bonheur, je ne veux pas en rêver seulement, je veux boire son
puissant élixir ; il faut que j'en fasse la chimie.
Entre les phénomènes
chimiques et le Phénomène universel ou l'universelle
Substance, je ne puis supposer des rapports moins étroits
qu'entre les gestes humains et le même univers. Les sciences
positives ont erré tant qu'elles ont voulu, d'une ambition
trop vaste, exprimer le lien merveilleux ; elles ont commencé
à se constituer le jour où elles ont renoncé
à de telles prétentions. Leur exemple m'instruit. Je me
détourne de l'alchimie du bonheur de celle qu'on nomme morale,
vers l'humble chimie que quelques anciens appelèrent
sagesse.
Chercher dans la métaphysique la
règle de sa vie, c'est demander au mirage l'eau dont on a
soif. C'est modeler la vie sur le rêve et transformer la
conduite humaine en je ne sais quel hagard somnambulisme. C'est
vouloir ordonner et maçonner les pierres de l'abri
indispensable sur le vague flottement du nuage.
L'erreur de Kant n'est pas moindre.
Quelle folie de pauvre au désespoir que d'aller affirmer ses
désirs et ses aspirations comme des réalités. Et
quel appauvrissement du rêve quand nous avons projeté
notre ombre sur le mystère et que nous n'y voyons plus autre
chose ; quand nous avons transformé l'infini en un homme
infini. Peut-être trouverai-je en moi quelque roc
inébranlé. Je m'interdirai de construire au-dessus avec
des blocs de nuage et de poésie ; ou, du moins, si parfois je
me réjouis à ce jeu, je n'affirmerai jamais que la
maison rêvée participe de la solidité du
rocher.
Boire, oui, toutes les fois que nous le
pouvons. C'est le grand luxe humain.
Mais rire et mépriser les
fortuits, toujours. C'est la grande nécessité humaine.
C'est la marque même de l'homme. Ce n'est pas au boire et
à ses chances incertaines que nous demanderons l'indispensable
rire.
*
LE DETERMINISME ET LA LIBERTE
Celui qui refuse de mêler la
métaphysique à son effort vers la sagesse devrait, sans
doute, négliger l'objection déterministe. Sans
même apercevoir les difficultés que pourraient lui
opposer les sceptiques, les idéalistes ou ces
métaphysiciens qui agitent au fond des choses et des
phénomènes la contingence et le caprice, le savant se
met à l'œuvre.
Mais écarter, pour des raisons
méthodiques, un problème qui se présente avec un
aspect menaçant, ne serait-ce pas prendre trop au
sérieux et le problème, et la méthode, et
soi-même ? Les fils du rire philosophique ne s'abritent point
derrière les durs barreaux de la méthode et ils
n'enferment pas dans une cage le problème qui rugit. Le bruit
de leur joie arrive aux oreilles comme une musique puissante et c'est
son écho que les anciens entendaient quand ils louaient la
lyre d'Orphée. Parmi ses éclats, nous jouons
négligemment avec les fauves. Nous n'y avons nul mérite
: leurs griffes et leurs dents sont des créations du
sérieux des philosophes, la seule chose effrayante qu'on
puisse rencontrer en philosophie.
J'évoque donc ce que les
génies et les nigauds ont dit sur la question, j'examine
chacune de leurs paroles. Trouverai-je en quelqu'une d'elles un
commencement de démonstration de l'universelle
nécessité, ou de la liberté humaine, ou de
l'universelle liberté ? Rien qui y ressemble. Regardés
en face, les prétendus arguments reculent, balbutient,
finissent par mendier humblement le déterminisme comme un
postulat de la science ; la liberté, comme un postulat de
l'action. Je veux vivre harmonieux et je ne me refuse pas au savoir :
je suis tenté d'abord de tout accorder, ici comme là,
sans trop m'émouvoir de la contradiction. Apparente ou
réelle, insoluble ou faite d'une brume inconsistante, la
contradiction, après tout, se produit aux profondeurs
métaphysiques, joyeux domaine des antinomies. Bientôt je
souris, amusé : mon attitude contradictoire, je viens de m'en
apercevoir, est celle de tous les hommes. Leurs négations
verbales sont faites d'inconscience. Chacun de leurs gestes est un
acte de foi au déterminisme et ensemble un hymne à la
liberté. Si le déterminisme avait la rigueur
négative que postulent certains savants et qui leur semble
nécessaire à la science, voici que la science
elle-même deviendrait impossible. Construire la science, c'est
agir. Si tout est déterminé d'avance, aussi le sera la
direction de ton regard, ô physicien qui cependant te proposes
d'observer tel phénomène tout comme si tu étais
libre de regarder où tu veux. Ton effort pour étudier
le monde affirme la liberté, exactement dans la même
mesure que mon effort pour me connaître moi-même. De la
loi observée, tu tires des conséquences industrielles ;
tu fais un geste aussi libre que moi lorsque de la connaissance de
mon être je tâche de faire sortir le perfectionnement et
l'harmonie de mon être. Jusqu'à ton application à
prouver le déterminisme qui est un démenti à
l'omnipotence du déterminisme. Pour me convaincre, au lieu de
laisser tes pensées dans leur désordre premier, voici
que, tel un général range son armée, ta
volonté les ordonne selon une logique hargneuse. Toute
tentative de raisonnement contient une affirmation de la
liberté. Par le déterminisme logique - forme
peut-être un peu grossière de la liberté
intellectuelle - tu échappes au déterminisme
physiologique ou psychologique qui t'imposait des idées
dispersées, désarmées et imprécises.
Ainsi la science, mère du déterminisme, est fille de la
liberté.
L'action ne risquerait-elle pas, comme
la science, de se détruire elle-même, si elle
s'obstinait à ne postuler qu'un des deux contradictoires
apparents ? Quel geste ferai-je encore, si je n'attribue pas à
chacun de mes gestes une vertu causale, si je ne prévois pas
quelques-uns de ses résultats ? Pour que j'agisse, il faut que
je me croie libre ; il faut aussi que j'espère
nécessiter l'avenir, au moins mon avenir intérieur. Si
je cueille un fruit, ce n'est pas seulement parce que mon bras n'est
pas paralysé physiologiquement ; c'est aussi parce que ce
fruit, je le sais, calmera ma soif ou ma faim. Détruire ma
croyance au déterminisme, ce serait me supprimer tout motif
d'action et briser le ressort même de ma liberté.
Les deux contraires affirmés
simultanément par chacun de mes gestes et même - puisque
toute parole est un acte - par les mots dont je me servirais pour les
nier, ce n'est pas au savant ou au sage, c'est au
métaphysicien à rêver leur accord profond. Ainsi
il réparera le mal qu'il a causé.
Car ces contraires ne deviennent
intolérants et contradictoires que par la faute du
métaphysicien qui sévit secrètement dans le
savant ou dans le moraliste. Le déterminisme, envahisseur
comme un déluge, prétend couvrir jusqu'aux plus hauts
sommets : c'est pour obéir à mon besoin
métaphysique d'affirmer l'unité. La contingence se
montre exigeante comme une folie de révolte : c'est pour
satisfaire un autre désir métaphysique, pour saisir,
dans l'individu, l'absolu le moins fuyant et le moins
décevant. Que ne suis-je assez raisonnable pour me transformer
d'absurde métaphysicien qui affirme en joyeux poète qui
rêve ? Les rêves ont des souplesses qui se marient. Les
affirmations sont des brutalités qui laidement se
bousculent.
O beauté large et sinueuse,
comment te chanter par des mots assez précis pour te
désigner, assez vagues pourtant et caressants pour ne point te
détruire ? Le déterminisme a son domaine, la
liberté a le sien ; et cependant l'un et l'autre emplissent
magnifiquement l'univers. Ne nions pas la moitié des
problèmes sous prétexte de les résoudre. Ne
tranchons pas, pauvres Alexandres affolés à la
complexité adorable du réel, la grâce mille fois
repliée des nœuds gordiens. Elargissons-nous au lieu de
rétrécir les questions.
La beauté émouvante du
Baiser qu'est l'univers, comment devient-elle, aux dogmes des
philosophes, grimace et hostilité ? Ils ne touchent pas au
mystère avec assez de tremblement et de délicatesse
amoureuse. Ils ne cherchent pas à faire résonner sur
l'instrument merveilleux les formules qui chantent et qui fuient ;
mais, pour obtenir toujours la même note, ces barbares
arrachent à la lyre une partie de ses cordes. Essayons
l'harmonie qui ne pèse pas, qui n'insiste pas, qui
bientôt, pour faire place à l'harmonie
complémentaire, s'envole et se dissout. Que les ailes
continûment balancées de nos rêves croisent dans
les airs charmés des souvenirs de musiques.
Le déterminisme n'est pas
l'ornière étroite et penchante où grince mon
char. Au bord d'une route royale, il dessine des ravins où,
sous le frémissement des verdures, gazouille la
continuité des ruisseaux. La cage où l'oiseau volette
de l'un à l'autre barreau et varie mille fois ses attitudes,
est-ce le déterminisme ? Tout au plus celui des mœurs et de la
loi civile. Mais la loi naturelle est le soutien même de ma
liberté, l'air qui porte le frémissement de mon vol. Et
l'air, certes, ne s'étend pas à l'infini, mais il est
peut-être plus vaste que mes forces et que mes regards.
Pourquoi n'y a-t-il de science que du général, sinon
parce qu'il est impossible de prévoir le tout d'un
phénomène futur ? L'attribut de l'omniscience est une
de ces contradictions criardes et profondes qui empêchent le
concept d'un dieu personnel de devenir harmonieux et, pour quiconque
pense avec grâce, concevable. Voici le statuaire devant un bloc
de marbre. Qu'est-ce que le savant nous apprendra de la statue future
? Il affirme qu'elle pèsera moins que le bloc et il ajoute
d'autres détails naïfs concernant la matière. Mais
que de choses il ignore concernant la forme et, par exemple,
celle-là seule qui importe, à savoir si la statue sera
belle ou laide, chef-d'œuvre ou besogne vulgaire ! Ne serait-ce pas
que le déterminisme est maître au royaume de la
matière ? Ne serait-ce pas que la liberté est une
forme, mère des formes ? Mais hâtons-nous de
défendre la fluidité de ces formules analytiques. Ne
leur permettons pas de se préciser et de se solidifier : leur
glace écarterait le baiser des choses, puis fendrait et
pulvériserait les choses elles-mêmes. Qu'elles
continuent leur écoulement fertile sous le tiède et
libérateur zéphyr de formules synthétiques. Il
ne peut y avoir de forme que portée par quelque
matière, il ne peut y de matière sans quelque rudiment
de forme.
La grande beauté du
déterminisme, c'est qu'il rend le monde intelligible. Mais le
réel est-il intelligibilité et subit-il, ailleurs que
dans mon esprit, les exigences de mon esprit ? L'enchaînement
déterministe crée en nous l'ordre du cosmos. Qu'on y
prenne garde cependant. Si on lui permet une tyrannie exclusive, ne
va-t-il pas détruire lui-même son œuvre ? Ne va-t-il pas
tout réduire à un mécanisme passif, mort, qui ne
saurait se suffire ? Ne va-t-il pas ruiner d'un coup l'infini
éternel et la possibilité du commencement ? Par quoi
serait déterminée l'éternité, ou le
premier mouvement, ou la première pensée ? A force de
river les choses les unes aux autres, il fait tomber sous le poids
trop alourdi l'anneau qui porte les choses.
Consens donc qu'on te fasse ta part,
déterminisme aveugle qui te détruirais toi-même
et l'univers avec toi. Reste le souverain du mécanisme, de la
matière, de la passivité. Enorgueillis-toi : partout il
y a lourdeur et matière. Humilie-toi : nulle part, la
matière n'est tout. J'aime ton effort héroïque,
déterminisme, bégaiement de la pauvreté
matérielle. Mais toi, liberté, cantique de la richesse
formelle, tu mets partout une lumière et un sourire
d'humanité. Ne séparez jamais dans mon esprit votre
noble et souple enlacement. Car je veux me connaître
moi-même, matière et objet de science ; car je veux me
réaliser moi-même, forme, harmonie et objet
d'amour.
CHAPITRE II
RIRES DIVERS
Dans la petite chambre où il
était bien seul, le jeune homme ferma son Rabelais.
Peut-être, il y a une heure, l'avait-il ouvert pour y chercher
de la grossièreté et de l'ordure. Mais, parmi le
fumier, voici, il avait rencontré le choc inattendu qui
éveille. Maintenant, avant de penser, - comme le musicien
prélude vaguement - il songeait.
Il entendait en lui un grand bruit de
démolition : des murs qui tombent et qui ébranlent le
sol. Et c'était une heure d'orgueil et de
déchirement.
Tout à coup il se dit :
- Qu'importe toute la science, si je ne
suis pas heureux ? Que me servirait-il d'être une
lumière qui conquiert, enveloppe et pénètre le
monde, si je perdais mon âme et ma joie ? Non, ce n'est pas
boire, c'est rire qui est le propre de l'homme. Mais souvent, je m'en
souviens, lorsque j'ai essayé de rire, j'ai amené
à mes yeux des larmes.
Le coude sur la table, le front dans la
main, il écouta ses voix intérieures, dialogue multiple
et inquiet.
D'abord son incertitude se
déploya aux flottements d'une longue interrogation :
- Jusqu'ici, on t'a tenu par des
récompenses et des punitions. Ton enfance sommeillait,
enveloppée de sourire, aux douceurs épaisses d'une
mousse ; mais des épines l'enserraient étroitement. Les
piqûres arrêtaient le moindre écart, te fermaient,
disait-on, les chemins du malheur et des pleurs qui ne tariront pas.
Aujourd'hui, te voici, entre les lois, un peu plus d'espace et de
liberté. Qu'en feras-tu ? Eveille-toi tout à fait.
Regarde. Et sois sincère avec toi-même.
Mais ce fut, longuement balancé,
un silence : l'hésitation immobile du voyageur au carrefour
inconnu. Puis, une voix venue de loin parla :
- Récompense et punition, cette
vérité de l'enfance est la vérité de
toujours. Ton éducation était l'image
rétrécie de la vie. Sans troubler les proportions, on
avait tout rapetissé pour que tu puisses tout voir. Continue
de faire bien, tu continueras d'être récompensé.
Mais, si tu abusais de ta liberté pour faire mal, tu serais
puni.
- Quand serai-je puni et quand
récompensé ?
- En ce monde et en l'autre, chevrota
la voix lointaine qui étrangement sonnait sénile et
à la fois puérile. Il y a des félicités
éternelles et il y a d'éternels châtiments.
Mérite les délices fraîches du paradis, mais
crains les flammes infernales.
Un éclat de rire mit en fuite la
voix cassée. Le jeune homme crut entendre s'éloigner
comme une claudication et comme un marmonnement. Des syllabes latines
se mêlaient à des syllabes françaises en une
ridicule malédiction. Comme une flamme mourante,
l'anathème s'enfla, puis agonisa.
Bientôt un immense chuchotement
lui succéda, venu d'où ? de partout. L'attention
avidement persistante du jeune homme resserrait peu à peu le
vaste chuchotis en une voix qui se précise. Tantôt
sinueuse et caressante comme une courtisane, parfois directe et
brutale comme un homme "pratique", elle disait :
- Il faut savoir saisir la flamme de
vérité qui fuit et s'enfonce au mensonge des symboles.
Oui, le bien est toujours récompensé ; le mal, toujours
puni. Car j'appelle bien ce qui réussit et j'appelle mal ce
qui échoue. Toutes choses se jugent aux résultats. Fais
semblant d'écouter les paroles des hommes, et cependant
regarde les gestes de leurs mains. Beaucoup de paroles sont folles,
presque tous les gestes sont sages. Mais rarement les lèvres
ont assez de séduction persuasive ; les mains, assez de
vigueur sournoise. Sois fort et sois habile, si tu veux le
succès. Le succès ! c'est-à-dire l'argent, les
honneurs, les femmes !
- Hélas ! tu promets des
plaisirs qui s'affadiront bien vite jusqu'à me
dégoûter. En échange, tu réclames des
violences et des fraudes dont la seule pensée me fait rougir,
brûlure intérieure. Tu es, je commence à le
deviner, la voix banale que presque tous écoutent. Or je ne
suis pas le faible que ta brutalité peut émouvoir. - Tu
ne montes point jusqu'aux sommets que j'aime ; encore que tu cries
comme une foule soudain sincère, j'ai été
obligé de descendre pour t'entendre ; voix de la vallée
sociale, voix des larmes lâches et des rires chatouillés
qui un jour se déchirent et sanglotent, je ne
t'écouterai point. Tu ferais de moi une apparence et un
mouvement tournant, la bête ignoble qui rampe et serpente vers
la proie qu'elle trouvera trop pourrie pour satisfaire sa faim. Je
veux que ma vie soit belle...
- Précisément. Tout ce
qui embellit la vie...
Mais le jeune homme, avec
décision :
- Tais-toi. Tu aimes trop les ornements
étrangers pour savoir ce que c'est que la beauté. Celui
qui te suit parle contre sa pensée, agit contre sa parole,
n'est plus que grimace et inharmonie. Je suis ma propre fin : tu me
déformerais en moyen malheureux de réalisations
inutiles. Les besoins animaux que tu adores comme des dieux, je sais
les satisfaire à peu de prix ; et je commence à
connaître des jouissances hautaines que tu ne soupçonnes
point. Je veux vivre sur les hauteurs de moi-même et je ne te
livrerai pas mon intelligence pour que tu en fasses de la ruse ou de
la boue.
La voix rauque et sale répliqua
:
- Imbécile !
Puis elle se tut. Mais d'autres,
nombreuses, la remplacèrent. Toutes proclamaient :
- Puisque tu es une nature
généreuse, tu m'appartiens...
*
Servilisme et Dominisme
- Ah ! demanda le jeune homme, vous qui
parlez maintenant, ne seriez-vous pas les morales ?
Et chacune affirma :
- Je suis la seule morale. C'est
à moi qu'il faut obéir.
- T'obéir ! Et au nom de quoi
?
- Au nom de Dieu, dit l'une.
Et les autres :
- Au nom du Devoir... au nom de
l'Humanité... de la Solidarité... de la Race... de la
Patrie...
- Patrie, Solidarité, Race,
Humanité, je regarde les gestes que font les mains de vos
prêtres, et je vois que vous êtes mensonges et
attrape-nigauds. Dieu, je ne suis pas sûr de ton existence et,
si tu es, je ne sais ni ce que tu es ni ce que tu veux. Tes
interprètes, par quel moyen en savent-ils plus que moi ? S'ils
affirment quand je doute, c'est que les uns ont la
sincérité de l'écho, mais les autres ont
l'ambition de me conduire et l'avidité de m'exploiter. Toi,
Devoir, ne serais-tu pas un surnom austère et comme une ombre
abstraite du fantôme divin ? Kant ne t'a-t-il pas
proclamé, impératif catégorique, avec
l'arrière-pensée de découvrir derrière
toi le Dieu dont tu es le Verbe ? Dans tous les cas, tu es le nom
d'un maître, et je ne veux pas de maître. Obéir
est toujours laideur et lâcheté. Arrière, les
morales d'esclaves ; arrière, tous les servilismes.
- Que veux-tu donc ?
- Je veux être.
- Alors mes seules paroles sont faites
pour tes oreilles. Ecoute-moi. Sois. Sois celui que, depuis toujours,
le long de l'Anneau des anneaux, cherche la vie : celui qui commande.
Sois la volonté de puissance qui, de plus en plus, se
réalise. Sois le surhomme.
- Exiger l'obéissance, moi qui
refuse d'obéir ! Empêcher les autres de se
réaliser, moi qui veux me réaliser !... Je souffrirais
trop de cette contradiction intérieure, de ce
déchirement, de ce cri de moi-même contre
moi-même.
- Sois dur. Tout progrès exige
un renforcement de l'esclavage.
- Silence, dominisme. Tu trompes comme
un servilisme. Le maître est esclave de ses esclaves. Plus
pauvre qu'eux, si la chaîne qui les unit vient à se
briser, voici qu'ils s'éloignent en chantant, mais lui reste
pleurant et dénué. Aussi, toujours
préoccupé d'eux, toujours dévoré de
craintes et de soupçons, toujours appliqué à les
conserver par la force ou par la ruse, par la menace qui tremble ou
par le sourire qui ment, sa vie est la plus instable et la plus
affolée des servitudes. Je refuse d'être, sous un
masque, quelque chose de plus en plus informe qu'il ronge et qui a
peur. Je veux porter hardiment mon visage.
- Pourtant le surhomme !... pourtant
Napoléon !...
- Plusieurs partirent pour être
Napoléon, aboutirent à être Julien Sorel ; ou
l'un de ces verdâtres de l'Académie que Heine compare
aux cadavres de la Morgue ; ou, dans quelque sale journal, le
préposé aux plus basses besognes.
- Que parles-tu de ces demi-courages,
de ces demi-adresses, de ces demi-intelligences, de ces ambitions
vite rassasiées, toi qui es la bravoure, la force, le cœur que
rien ne remplit, et qui n'as qu'à vouloir pour devenir
l'habileté... toi qui es... oui, qui es... Napoléon
!
- Cesse de m'injurier, bouche
naïve qui crois me louer... Napoléon ?... Si tu
t'imagines m'éblouir... Cette destinée me serait
accessible, je la repousserais comme le pire des cauchemars. Comment
est-il mort, ton Napoléon, dans quelle solitude, dans quelle
impuissance, dans quelle rage de désespoir ?...
- Mais avant !... Regarde.
- Je regarde. Je vois une vie
d'extériorités lourdement brillantes et, au centre, la
continuité d'un bâillement. Esclavage sans trêve,
cabotinage sans repos, l'effort de plaire, l'effort de tromper,
l'effort de reconstruire mille fois la victoire qui toujours
s'écroule, l'effort agonisant de limiter et de chicaner la
défaite. Accumulation de toutes les laideurs et de toutes les
rancœurs. Plutôt être l'esclave d'un maître
qu'être le maître, cet esclave de tous les hommes et de
toutes les choses.
- Et la gloire, la comptes-tu pour rien
?
- Qu'appelles-tu gloire, ô voix
avinée ? Je connais la gloire de Socrate, la gloire
d'Epictète, la gloire de Spinoza. Mais la renommée de
Napoléon, comédien et tragédien, assassin et
mari ensemble complaisant et jaloux, n'est-ce pas la plus vaste des
infamies ? Méprisé de ceux qui ont une âme, il
doit, subir, honte dernière l'admiration des êtres de
platitude et d'avidité. Il est condamné à porter
à travers les siècles cette couronne de boue et de
bave, l'enthousiasme de nos stendhaliens.
- Mais son oeuvre ?... Gigantesque et
solide... Songes-y : tu obéis encore à
Napoléon.
- Je porte sur mes épaules le
poids de codes qui lui furent des instruments de règne et qui
semblent durer encore, cadavres pourrissants. Le malheureux ouvrier a
manqué sa besogne, mais il a laissé derrière lui
les outils qu'il maniait avec ironie. L'édifice s'est
écroulé sur lui, mais ses échafaudages ruineux
dressent toujours le grotesque témoignage de son
impuissance.
Et, secouant la tête, le jeune
homme demanda :
- Ne rencontrerai-je donc aucun port ?
Aucun idéal de vie n'émergera-t-il au-dessus de mon
mépris ?
- Tu nous as toutes repoussées !
glapirent les voix.
- N'y aurait-il que vous, infâmes
servilismes, et vous, dominismes brutaux ?
- Oui, nous sommes toutes les
morales.
- Plus haut que les morales, je crois
entrevoir deux sommets : l'Amour et la Sagesse ; le Christianisme
et... comment dirai-je ?... l'Individualisme.
Vêtus de longues robes noires,
des fantômes peuplèrent la petite chambre. Et ils
criaient :
- Nous sommes les prêtres. Nous
sommes le christianisme. Reviens à nous, toi dont
l'aveuglement nous repoussa.
- Jésus vous repousserait aussi.
Prêtres, n'est-ce pas vous qui l'avez crucifié ? Or vous
n'êtes pas ces brutes qui tuent gratis, mais, au contraire, les
plus subtils des voleurs. Vous avez escamoté le cadavre et
déformé la parole. Le nom de Jésus, grand parce
qu'il fut ennemi des prêtres, des tyrans et des riches, parce
qu'il défendait de juger, parce qu'il détruisait la
morale qu'on appelait alors Loi ou Thora, qu'en avez-vous fait ? Vous
vous en êtes servis pour incliner les simples devant les
puissances et les mensonges.
- Tu as raison, dit une voix forte - et
cette voix sortait de la bouche d'un homme qui danse. Chasse les
morales d'esclaves, les doctrines de troupeaux, les maîtres du
bon sommeil. Comprends-moi, moi et ma danse. Je suis la sagesse, la
puissance et la vie. Je m'appelle Nietzsche ou encore Dionysos, ou,
si tu aimes mieux, Individualisme. Tu m'as repoussé tout
à l'heure, parce que tu ne me connaissais pas.
- Je t'ai repoussé, parce que je
te connaissais, bête blonde qui te crois un Dieu, fauve qui
t'intitules surhomme. Tu es la dernière mode de la folie. Et
je te refuse le nom d'individualisme, toi qui, détruisant tous
les individus au profit apparent d'un seul, n'es qu'appauvrissement
et égoïsme.
Le jeune homme dit encore :
- Eloignez-vous, tigres, chacals et
renards. Eloignez-vous, toutes les avidités et tous les
mensonges. Mes oreilles ont soif de voix sincères.
Eloignez-vous pour que j'écoute Jésus et
Epictète.
*
Fraternisme et Subjectivisme
La méditation vaillante avait
chassé toutes les doctrines d'étable : celles qu'on
bêle pour les moutons et celles qui aboient dans la tête
des surmontons, chiens ou pâtres.
Le jeune homme avait dit au servilisme
:
- Tu n'as aucun sens pour moi, puisque
je n'ai plus la lâcheté de m'incliner devant des
maîtres.
Il avait dit au dominisme :
- Tu n'as aucun sens pour moi : je veux
m'affranchir des besoins lâches qui font paraître
désirable la domination.
Il avait dit à l'un et à
l'autre :
- Pas de maîtres sans esclaves ;
pas d'esclaves sans maîtres. Vous vous nécessitez
mutuellement. La morale est un Janus placé comme une
gargouille. Vous êtes les deux bouches ouvertes à la
saleté des eaux. Servilisme, gueule et menace vers ceux d'en
bas ; dominisme, sourire à ceux d'en haut. Pour celui qui ne
veut être ni dupe ni complice, vos éructations crient
d'incompréhensibles folies.
Puis, évoquant des
beautés émouvantes, le jeune homme avait repris
:
- Salut, vous entre qui un homme peut
hésiter, Amour et Sagesse, fraternisme et subjectivisme, ou,
si vous préférez des noms anciens, salut, christianisme
et stoïcisme ; ou, si vous aimez mieux des noms d'hommes, salut,
Jésus, et Epictète.
J'entends vos paroles
libératrices. S'ils cessaient de s'avilir à des
tyrannies et à des fraudes, ceux qui osent se déclarer
mes maîtres deviendraient, soudain grandis, mes égaux.
Pourvu qu'ils ouvrent les yeux sur eux et sur les autres, pourvu
qu'ils regardent tout homme sans haine et sans crainte, ils sont mes
égaux, ceux que la Cité menteuse proclame mes
inférieurs.
Vos voix se mêlent
harmonieusement, fraternisme et subjectivisme. Vous chantez d'accord
comme les eaux droites du fleuve et celles qui coulent à
gauche.
Jésus, comme Epictète, me
veut libre, indépendant, méprisant les biens
extérieurs et ceux qui les adorent, Césars ou riches,
avec leur valetaille de prêtres, de juges, de soldats, de
docteurs, d'orateurs et de poètes. Ce n'est pas à des
hommes qu'il veut que j'obéisse ; c'est à un
Père que je découvrirai au ciel de mon cœur et qui ne
me parlera point par des bouches officielles. Epictète
proclame aussi haut que Jésus cette fraternité
universelle que les premiers stoïciens appelèrent de son
nom le plus glorieux "la vaste charité du genre
humain".
L'un dit plus souvent et plus
volontiers "Aime". L'autre recommande plutôt : "Sois" ; ou
:"Sois toi-même". Mais leurs sentiments sont semblables,
semblables leurs gestes, aussi fort l'héroïsme de leur
patience, aussi profonde leur miséricorde pour les bourreaux
qui ne savent ce qu'ils font. Qu'importe que, chez l'un, les
pensées directrices semblent monter du cœur au cerveau; que,
chez l'autre, elles semblent descendre du cerveau au cœur ?..
Suis-je obligé de choisir entre
les deux grandes paroles ? Jésus veut que je me donne.
Epictète veut que je me réalise. Se donner est
peut-être un moyen de se créer. Se connaître et se
réaliser de plus en plus permet de donner mieux et
davantage.
La méthode orientale et la
méthode grecque se complètent, sans doute. Amour et
sagesse supposent et se soutiennent dans la lumière des
sommets comme, aux bas-fonds et aux ténèbres,
servilisme et dominisme. Fraternisme et subjectivisme, ne seriez-vous
pas les deux aspects de la vérité, le double mouvement
de la vie, mon cœur qui se dilate et qui se contracte ?...
Pourtant mon émotion est si
différente lorsque j'écoute ici et lorsque
j'écoute là... Ta voix de charme, ô Jésus,
me laisse plus inquiet que le verbe viril d'Epictète.
"Aime ton prochain comme
toi-même". Mais comment est-ce que je m'aime ? Tout est-il
aimable en moi ? Ne s'y introduit-il pas des pensées que je
repousse, ne s'y élève-t-il pas des désirs que
je comprime, ne s'y chuchote-t-il pas des suggestions auxquelles je
me hâte d'imposer silence ? Et tout cela peut-être n'est
point moi. Mais il faut donc que, pour aimer selon ta règle,
je commence par me connaître moi-même. Ton premier
commandement, Jésus, a besoin d'être
précédé d'un autre. Je le crains, tu
débutes par la fin, tu exiges le chef-d'œuvre avant
d'enseigner les éléments de l'art, tu veux moissonner
ce que tu as négligé de semer.
"Aime !" Puis-je efficacement
m'adresser une telle recommandation ? Ai-je sur mes sentiments un
pouvoir aussi direct . O Jésus, artiste de vie peut-être
trop spontanément grand pour avoir une méthode, pour
construire les difficultés des commencements et l'effort du
lent progrès, pour trouver dans ton expérience quelque
souvenir utile aux pauvres apprentis que nous sommes... Tu aimais
déjà quand tu te commandais d'aimer. Tu dis à
tous : "Faites comme moi". Et tu vas semant l'amour dont tu
débordes.
En voici, innombrables, qui croient
faire comme toi ; et ils sèment ce dont ils débordent ;
de sorte que ton froment étouffe sous leur ivraie. O toi qui
fus doux et humble de cœur, regarde ces vastes siècles : ils
sont le domaine de ceux qui se réclament de ton nom. Il n'y
pousse que haines, tyrannies, avidités, orgueils, inquisitions
et guerres. L'amour, ton apparent triomphe et ta lamentable
défaite réelle le prouvent cruellement, ne se
crée pas à volonté.
Il me semble que sur ma pensée
j'ai un peu plus de pouvoir. Je puis diriger mon attention,
l'arrêter ici plutôt là. Aimer, je ne saurais le
tenter directement ; je puis essayer de me connaître
moi-même.
Oh ! mon effarement et mon recul au
premier regard sur moi. Ce que j'appelle Moi, quel chaos fou ! Cette
lourdeur faite de mille passivités dénouées,
est-ce un vivant ? Cet enchevêtrement de mille contradictions
actives, est-ce un seul vivant ? Où suis-je là-dedans ?
Qu'est-ce qui est vraiment moi, qu'est-ce qui m'est étranger ?
Ah ! le tri à faire, quelle œuvre longue et difficile !
- Assez difficile, mon ami, et assez
longue pour devenir la joie de toute ta vie.
- Par où commencerai-je ?
- Tu n'as peut-être pas le choix.
Résous aujourd'hui, grand ou petit, le problème que le
Sphinx que tu nommes la vie te pose aujourd'hui. Mais que ton geste
et parole n'ânonnent point une ancienne solution :
peut-être elle fut toujours fausse, ne satisfit jamais à
aucune question ; sûrement elle est devenue tâtonnante et
naïve. Pauvre vieille facile à tromper, elle ignore,
cette réponse d'hier, la forme où docteurs et
pharisiens d'aujourd'hui ont emberlificoté le problème.
Résous toi-même ton problème.
- Que veux-tu dire ?
- Repousse les paroles
étrangères. Fais taire les affirmations des partis, des
religions positives et des libre-pensées de troupeau. Fais
taire les voix de ton pays et de ton siècle (7). Tout cela
n'est pas toi.
- Hélas ! quels grands lambeaux
tu m'arraches. Ne vais-je pas me disperser tout entier ?...
- Ne crains rien. Tu ne te retranches
que des pauvretés et des mensonges. Courage, mon fils.
Evade-toi de la prison Aujourd'hui et de la prison Ici. Mais ne
t'enferme en nulle patrie d'élection. Tu n'as de patrie que
toi-même. Considère-toi sous l'aspect de
l'éternité. En dehors de toute époque, en dehors
de tout lieu.
- Tu demandes l'impossible.
- Je ne demande pas l'effort d'une fois
et je n'offre pas la joie d'un jour. Que ta main prenne chaque
circonstance comme un ciseau pour te sculpter. Fais tomber,
débris informe, tout ce qui n'est point toi. La statue un peu
chaque jour se dégagera.
- Il me semble que je n'agirai
guère au dehors.
- "Abstiens-toi" est une des
premières paroles que prononce la Sagesse. Elle te la
répètera souvent, surtout dans les
commencements.
- Quand j'aurai réussi, que me
restera-t-il ?
- Il te restera toi.
- Mais encore ?... Précise. Que
suis-je et que serai-je ? Quelles paroles me définiront
?
- Une richesse vivante ne s'enferme
point aux pauvretés rigides d'une définition.
*
Regarde, mon fils. Par un chemin
sûr, tu as rejoint Jésus. Toi aussi, maintenant, tu
aimes les hommes : toi aussi, tu as soif de te donner. Va et
donne-toi. Instruit à ton effort continu pour te saisir dans
ta réalité, tu ne risques plus de te donner aux folies
et aux mensonges, aux forces de haine qui grimacent l'amour ; tu ne
risques plus de te donner à une de ces courtisanes :
doctrines, partis, religions, patries. Tu es un vivant et tu n'es
plus tenté de te livrer comme un cadavre et comme une arme aux
puissances jalouses qui crient : "Hors de moi point de salut !" Ce
qui divise les hommes et les parque en troupeaux hostiles, cela seul,
t'apparaît ennemi. En ton frère, c'est l'homme profond
que tu aimes, l'homme profond, non les masques superposés
où grimacent un temps et un pays. C'est l'homme que tu aimes,
te dis-je ; ce n'est pas le compatriote on le coreligionnaire, ce
n'est pas le soldat d'une cause. Une cause qui a besoin de soldats,
tu ne l'ignores plus, est une mauvaise cause. Ton amour pour tous a
la force de détester en chacun les chaînes naïves
dont il se charge : patrie, doctrine politique, religion,
règlements, statuts, lois et disciplines. Tu aimes assez tous
les esclaves, serfs de la tyrannie d'autrui ou serfs de leur propre
tyrannie, pour haïr tous les esclavages et mépriser tous
les drapeaux. Plus tu deviens toi-même et ta
réalité, plus aussi tu aimes chez autrui la
réalité que les superficiels ne soupçonneront
point. Maintenant, tu es. Lève-toi. Tiens-toi debout. Arme-toi
uniquement de toi-même : volonté, patience et
persévérance. Jusqu'à ce que la vie, le tyran ou
les esclaves sourds te frappent mortellement, lutte contre les
mensonges locaux et contre les mensonges actuels. Explique à
tes frères que ce qu'ils croient la partie la plus
précieuse d'eux-mêmes est leur pire ennemi : pauvres
blessés qui, sur les points les plus sensibles, s'imaginent
défendre leur intégrité, et ils protègent
les gangrènes dont ils meurent.
CHAPITRE III
LES ETAPES DU BON RIRE
Quelle route ai-je prise pour aller de
la connaissance de moi-même à l'amour ? La route joyeuse
du détachement. A ceux qui la regardent de loin, elle
apparaît, la bonne et douce route, rebutante et pénible.
Ils reculent devant elle. Et quelques-uns me disent : "Pourquoi
suivre ces détours longs et fatigants ? Est-ce que je ne sens
pas dans mon cœur battre l'amour ? Je développe directement
les bons sentiments dont je possède au moins les germes..
Ainsi je serai plus utile que toi. Mon amour pour mes frères
sera autrement actif et efficace. Par le côté urgent,
j'aborderai le problème de leur souffrance. Je serai un des
héros qui luttent contre la misère. Le problème
qui s'impose à nous - et ta sagesse le néglige si
complètement ! - n'est-ce pas le problème
économique ? Descends de tes ambitions hautaines ; daigne
rester un homme et viens avec nous lutter parmi les hommes."
Ah ! ma pitié pour la
naïveté ou pour la malice de ceux qui parlent ainsi...
Les yeux sur le sommet abrupt, si je m'efforce de monter en ligne
droite, à chaque tentative, je roulerai meurtri, mais jamais
je n'approcherai du but. Telle l'humanité, de siècle en
siècle, de chute en chute, se blesse et s'exaspère
à vouloir cueillir d'abord ce qui ne peut qu'être
donné par surcroît. Le problème économique
devient d'autant plus serré et angoissant qu'on fait plus
d'efforts pour le dénouer directement. Le jour où le
sourire détaché des hommes le négligerait, ils
seraient bientôt étonnés de voir se dissiper le
cauchemar. La faim et la soif du grand nombre sont
créées par l'inquiétude qui va disant : "Que
mangerons-nous ? Que boirons-nous ?"
Il n'est pas vrai, d'ailleurs, que
ceux-là puissent aimer les hommes, qui aiment encore les
choses pour lesquelles les hommes se haïssent et se tuent.
Comment répandrais-je autour de moi le bonheur et la
sérénité avant de les posséder
moi-même ? Comment me donnerais-je avant de m'être
débarrassé de mes chaînes ?...
- Je ne suis pas un sage, disait un
père à Epictète. Pourtant j'aime mon fils et il
m'aime.
Le stoïcien répondit
à peu près :
- Regarde jouer ces deux jeunes chiens.
Admire la grâce de leurs attitudes et de leurs mouvements.
Admire comme amicalement ils évitent de se blesser. Mais, si
ce spectacle te réjouit, ne jette pas un os entre eux.
Il ajouta :
- Rappelle-toi Etéocle et
Polynice, ces jumeaux qui partagèrent si longtemps les
mêmes jeux et la même nourriture ; qui, tant
d'années, vécurent ensemble, riant aux mêmes
joies, pleurant aux mêmes douleurs. Ils s'aimaient d'un
instinct semblable à celui des deux bêtes que tu
regardes. Mais ils n'étaient point sages et il suffit d'un os
tombant entre eux, je veux dire un royaume, pour qu'il n'y eût
plus que deux chiens qui se haïssent, qui se mordent, qui se
déchirent, qui se tuent...
"O père qui crois aimer ton fils
avant de connaître la sagesse et qui crois que ton fils, sans
faire l'effort d'être sage, t'aime déjà,
écoute les souhaits que mon cœur forme pour toi et pour lui.
Plaise aux dieux qu'il ne tombe jamais aucun os entre vous : ni le
lopin de terre que vous convoitez, ni la belle femme que vous
désirez, ni l'honneur officiel qui exalterait votre pauvre
orgueil.
"Détachez-vous du froid des
choses si vous voulez d'un amour véritable aimer la chaleur
des cœurs. Quand ce que le vulgaire appelle des biens vous sera
devenu indifférent, venez me dire que vous aimez, et je vous
croirai".
*
LES ETAPES DE LA SAGESSE
La route que je suis, parfois j'ai
l'impression de la créer, de l'ouvrir le premier à
travers les arbres épineux et fleuris de la forêt qui
monte. Souvent aussi je sens que d'autres hommes y ont passé
avant moi. Sur les troncs les plus anciens, je lis des noms
gravés : Socrate, Aristippe, Epicure, Diogène,
Zénon, Epictète. L'enfant, au ventre de sa mère,
traverse en quelques semaines le chemin où, au dire des
évolutionnistes, l'animal s'est traîné des
millénaires de siècles pour arriver à l'homme.
Pour monter à sa propre lumière, tout ami de la sagesse
ouvre un sentier que les ronces et les corolles obstruent
derrière chaque passant et qui est pourtant le plus glorieux
des chemins historiques.
On n'apprend rien que de soi-même
et des circonstances de sa vie. Seule l'expérience directe est
vraiment éducatrice. Cependant presque tout se passe comme si
on se laissait guider à des leçons
étrangères. Que ceux qui viennent derrière nous
se gardent pourtant d'obéir à des paroles
extérieures. Les carrefours sont trop nombreux où ils
risqueraient de mal choisir, de prendre, derrière les docteurs
de mensonges, la. route qui descend ou celle qui mène aux
abîmes.
Même si toute erreur était
évitée, je. ne trouverais pas derrière autrui le
bonheur qui me convient. Parmi les paroles des meilleurs, il en est
que repoussent mon esprit, mon cœur ou mon caractère. Nul
autre que moi ne peut créer en respectant les nuances qui la
rendent unique et précieuse, mon harmonie. (8)
Ce n'est pas Socrate, c'est un
sûr instinct qui m'a entraîné à regarder en
moi-même, à rechercher uniquement, non certes la
connaissance métaphysique, mais du moins la connaissance
critique du sujet.: qu'est-ce que je veux ? qu'est-ce que je puis
?
Je veux le bonheur. Naïvement,
j'ai cru le voir d'abord dans ce que la foule appelle plaisir. Mais
le plaisir, servi comme un maître, non comme un moyen, me
devint créateur de déceptions et de souffrances. Je
compris bien vite que la première condition du bonheur, c'est
la maîtrise de soi. Parmi les compagnons de ce début du
voyage, j'ai remarqué le souriant Aristippe.
Une plus claire connaissance de
moi-même m'apprit que je n'avais nul besoin des voluptés
pauvres qui viennent du dehors. Au dehors, je n'ai plus
demandé qu'une chose : ne pas me devenir douleur, ne pas
troubler l'activité spontanément joyeuse que je suis.
Eviter, faim, soif ou froid, les privations qui m'arrachent aux joies
de penser, de rêver, d'aimer et qui troublent mon rythme
naturel, cela suffit pour que je reste une flamme continûment
montante de bonheur. Ce résultat qui m'égale à
tous les dieux de tous les songes, comme je l'obtiens à bon
marché et avec de médiocres secours étrangers :
un morceau de pain et, dans le creux de ma main, quelques gouttes
d'eau. En une émotion de sécurité, j'ai
regardé autour de moi. J'étais au jardin des pures et
élégantes délices, et de vieux amis me
souriaient : Epicure, Métrodore, Léontium.
Mais la douleur n'est pas toujours
évitable et parfois la honte de la fuir me serait un trouble
pire que l'effort de la soutenir. Dès que je me suis enrichi
de cette inquiétude nouvelle, je me suis tourné tout
entier vers la philosophie de la force défensive. Après
ce coude du chemin, sur la pente dure, ma pensée, tendue et
irritable comme un effort de convalescent, s'enlaidit quelque temps
de je ne sais quel mépris agressif pour les hommes.
Auprès de moi, Antisthène et Diogène
m'encourageaient également à monter et à
injurier la lâcheté d'en bas.
Par un progrès nouveau, je me
suis dépouillé de toute hostilité. Un
subjectivisme plus pur m'a enseigné que seules mes actions
intérieures dépendent de moi. Leur résultat me
devient étranger comme la pierre que ma main a lancée
et dont je ne puis plus modifier la direction. Il fait partie de ces
"choses indifférentes" des anciens qu'un plus moderne appelle
"les fortuits". Le bonheur d'autrui ne peut être l'œuvre de ma
violence. Ma voix a beau crier, par quel prodige ferait-elle entendre
aux autres leur voix intérieure ? Mes efforts sur autrui,
quelle paradoxale influence leur permettrait de créer
l'activité d'autrui ? Un vivant ne se construit pas du dehors.
Mon intervention, ah ! comme il faut qu'elle soit opportune, prudente
et mesurée pour ne point risquer de faire du mal ! Quelle
force étrangère peut entraîner les hommes vers le
paradis, puisque le paradis ne leur est pas extérieur ? Les
gestes apostoliques, multipliés par les cyniques, ne
réussissent qu'à irriter. Une vertu manque à
Diogène : celle qui apprend, sans renoncer à
soi-même, à ne pas blesser les hommes avec des paroles
dures et qui leur restent fermées; celle qui, tolérance
fleurie, engageait Spinoza à interroger sa bonne femme
d'hôtesse sur le dernier sermon entendu. Amour intelligent et
souple, elle permettait à La Boétie mourant de choisir
entre les aspects de la vérité pour dire à sa
femme éplorée de vagues espérances de
guérison, tandis qu'à Montaigne, cœur courageux, il
exposait les raisons philosophiques de se réjouir d'une mort
jeune.
Cette vertu, les stoïciens
l'appelaient oïkonomia ; saint Augustin la nomme dispensatio. Le
français n'a pour la désigner qu'un mot usé par
les siècles et vidé de son riche contenu ancien :
discrétion. Je lui redonne sa plénitude perdue et
peut-être un peu plus : je lui fais signifier ce faisceau de
clarté, de sourire et d'affectueuse réserve qui permet
de voir quelle quantité de vérité chacun
supportera et de ne jamais jeter sur les épaules des faibles
une charge trop lourde. Ainsi entendue, la discrétion suppose
un dernier et difficile détachement de soi-même ; elle
suppose que notre orgueil et notre humilité sont purgés
de toute vanité ; que la constatation de notre impuissance
absolue sur le dehors ne s'irritera plus en efforts grinçants.
Notre effort utile, en effet, sera presque toujours intérieur
et subjectif. C'est mon âme seule que je puis allumer. Qu'elle
devienne un feu de plus en plus grand afin d'émaner, vers ceux
qui ont froid dans les ténèbres, de plus en plus de
lumière et de chaleur. Oïkonomia des stoïciens,
n'est-ce pas toi que Jésus pratiquait lorsque,
renonçant à agiter sur les vendeurs du Temple un fouet
qui blesse les corps sans changer les âmes, il disait : "Je
suis doux et humble de cœur ?" Oïkonomia, dispensatio,
discrétion, dernière expression de la vertu,
suprême sourire et fleur la plus subtile du subjectivisme,
affranchis-moi de toute âpreté apostolique et de toute
colère contre les faibles. Soulevé par
l'espérance ou la joie d'aider ceux qui veulent se chercher
eux-mêmes, je me promets de ne plus injurier les autres dans
l'absurde dessein de les convaincre, et j'aperçois autour de
moi les sourires héroïques de Zénon, de
Cléanthe et d'Epictète.
NOTES
(1) V, 46. Pour des raisons trop
longues à exposer ici, je crois le livre authentique.
(2) III, 2.
(3) IV, Prologue.
(4) V, 46.
(5) V, 46.
(6) V, 22.
(7) Tout à l'heure, la
réponse d'hier ignorait la forme nouvelle du problème.
Maintenant il faut faire taire les voix de son siècle. N'y
a-t-il pas contradiction ? - Certes. Mais peut-être comme dans
la souplesse changeante de la vie, comme dans la largeur flottante de
la vérité. La meilleure solution d'autrefois ignorait
la forme actuelle de l'immense sophisme qu'on appelle la morale.
Puisque cette forme actuelle n'a d'autre but que de dérouter
les hommes de bonne volonté qui adhèrent aux vieilles
formules. Je ne sais si la morale progresse ; mais, à mesure
qu'on la débusque d'un de ses mensonges, elle se revêt
d'un autre, souple comme le Protée de la légende. - Un
exemple. Quand les stoïciens eurent rendu l'esclavage odieux
à toutes les demi-consciences, on inventa, pour satisfaire les
demi-consciences, le servage. Aujourd'hui les demi-consciences sont
heureuses et fières de la suppression du servage et le
salariat, dans leur langue naïve, s'appelle liberté. - Le
problème reste toujours le même : écarter les
apparences. Mais les apparences varient et les problèmes
semblent varier. Il est inévitable que les menteurs observent
les sincères et les imitent. Dès qu'une formule de
vérité a quelque succès, les habiles s'en font
un masque. Malheur à celui qui, au lieu de chercher en
lui-même, répète dévotement des mots qui
furent nobles !
(8) Dans cette courte brochure, je ne
puis même indiquer en quoi je me sépare, par exemple,
des stoïciens, mes plus proches parents philosophiques. Ce point
et quelques autres qui exigent un long développement, je les
réserve pour un volume sur le chantier qui s'appellera : La
Sagesse qui rit.